Aujourd'hui s'ouvrent les 3e Assises internationales du roman à la Villa
Gillet (Lyon). Cette édition a pour intitulé : "Le roman : hors frontières".
Le Monde, coorganisateur de l'événement, lui a consacré un numéro
spécial du Monde des Livres, daté du 22 mai. Très fourni, il se
focalise notamment sur trois des onze tables rondes qui auront lieu au cours de
la semaine (programme complet sur le site de la Villa Gillet) :
"Quelle écriture pour la violence ?", "Fantasme et fantasque : les déformations
de la réalité" et "Le point de vue de l'enfant". La thématique la plus
stimulante est de loin "les déformations de la réalité", avec comme
intervenants Arnon Grunberg, Toby Litt,
Véronique Ovaldé et Sergi Pamies. J'ai relevé
une remarque piquante de Véronique Ovaldé à propos de son enfance très
solitaire : "je ne saurais trop vous inciter à isoler vos enfants pour
développer leurs capacités affabulatrices..."
Dans ce numéro spécial, il y a aussi Cécile Guilbert
(critique littéraire, romancière et essayiste, on lui doit notamment Warhol
Spirit, prix Médicis de l'essai 2008) et Adam Thirlwell
(rédacteur en chef adjoint de la revue littéraire Areté, romancier,
désigné par la revue Granta comme l'un des vingt meilleurs jeunes
écrivains britanniques) soumis à la question, ou plutôt à plusieurs questions,
sur le roman et son avenir. Et l'on voit que la conception du roman diffère
certes d'un côté de la Manche à l'autre, mais pas tant que ça. Extraits :
1. "Le roman doit-il raconter une histoire ?"
C.G. : "Le roman ne doit rien du tout" - "Pas un seul chef-d'œuvre
romanesque ne se réduit à son intrigue". Pour Cécile Guilbert, le roman est une
mise en forme d'une matière (appelons-la "réalité" pour plus de commodité), et
non le scénario divertissant d'un film de série B.
A.T. : "Un roman est un texte qui mime la réalité." - "Une histoire est une
méthode expérimentale pour examiner la réalité. Une histoire est une machine à
produire des thèmes - une machine à penser." Adam Thirlwell, à partir d'un
constat similaire sur la nature du roman, se distingue de la pensée
relativement française selon laquelle l'intrigue n'est pas l'essentiel, pour
dire en somme que l'histoire est la colonne vertébrale en même temps que le
catalyseur de la mimesis, conception très anglo-saxonne d'une
littérature à plot.
2. "Selon vous, le roman a-t-il encore l'ambition de représenter le monde,
comme il l'avait notamment fait au XIXe siècle ?"
C.G. : "[Le roman] ne peut éviter la question de l'impossibilité de la
représentation précisément et désormais conditionnée par notre monde [...] où
la réalité est à la fois décomposée et falsifiée sous les coups de boutoir d'un
processus métaphysique excédant la mesure humaine. Toute représentation est
donc périmée, inadéquate, en deçà." - "la question de la 'chose écrite' ne se
pose pas en termes de genre mais de langage et de parole, c'est-à-dire
d'expérience, de perception personnelle lucide et libre répondant à l'appel de
l' 'impossible' (au sens de Bataille) à l'intérieur d'un tel 'monde'."
A.T. : "On ne peut jamais se débarrasser du monde." - "plus on réfléchit au
style, plus on rend compte d'un secret. On ne peut jamais séparer la forme et
le contenu, le style et le sujet. Plus on joue avec la forme, plus on invente
des formes nouvelles et plus on découvre le monde."
3. "Récit et roman, documentaire et fiction, les registres sont de plus en
plus souvent confondus, comme si le rapport à la réalité avait entièrement
changé. Le roman est-il encore un outil de connaissance de cette réalité ?"
C.G. : "Qu'un néo-naturalisme fleurisse toujours sur les débris des anciens
réalisme et naturalisme du XIXe siècle masque le fait que l'objet de la
littérature n'est pas la réalité mais le réel. L'une est une sorte d'état
objectif qu'on imite ou copie ; l'autre est le fameux 'impossible' déjà évoqué,
à savoir le manque ou la déchirure suscitant langage et fiction quel que soit
le genre choisi. Le romancier n'a sans doute pas d'autre sujet que les
aventures constamment diffractées et multiples de sa propre âme."
A.T. : "le roman est encore un outil de connaissance [...] une machine à
produire des vérités." - "on peut toujours approcher la réalité, même en jouant
avec la forme." Bon, d'accord, ce n'est pas en soi très intéressant...
4. "Quelle est la position de l'écrivain, dans un contexte de profonde
mutation du langage ?"
C.G. : "bien peu d'auteurs pensent cette mutation du langage" - "les
cervelles contemporaines sont plus obnubilées par leur propre narcissisme que
par la méditation de ce que peut encore le langage de l'intérieur de la
détresse" - "la 'position' d'un écrivain digne de ce nom se confond avec un
combat personnel d'ordre [...] 'spirituel'."
A.T. : "un style crée une langue individuelle, à l'intérieur de la langue
des autres. Et si on considère la mutation contemporaine du langage - où
l'écriture est infiltrée par la langue parlée, médiatique, étrangère -, je me
demande si on pourrait faire de cette infiltration un principe créatif." À
développer...
5. "Dans ce monde qui est le nôtre, fragmenté, absorbé par le virtuel, quel
peut être le rôle de la littérature ?"
C.G. : "Elle n'a aucun rôle, et surtout pas social ou communautaire." -
"Certains sont requis par l'appel d'une parole, ou pas" - "la littérature est
plus que jamais ultraminoritaire et [...] en tant que telle, elle n'intéresse,
évidemment, pas grand monde."
A.T. : "Mais le monde a toujours été virtuel !" - "Cela rend possible une
littérature qui découvre dans le jeu un moyen d'explorer la surface profonde du
monde. Un rôle qui n'est pas un rôle public, ou politique - qui refuse le
sérieux."