L'Idiot du Village

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samedi 22 août 2009

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Longue critique du dernier Beigbeder sur mon tumblr.

lundi 8 juin 2009

Borges reloaded

« Instinctivement, il s’était déjà entraîné à simuler qu’il était quelqu’un, afin qu’on ne découvrît pas sa condition d’être personne ; à Londres, il identifia la profession à quoi il était destiné, celle de l’acteur, lequel, sur une scène, joue à être un autre, devant une réunion de gens qui jouent à le prendre pour cet autre. Le métier d’histrion lui apprit un bonheur singulier, peut-être le premier qu’il connût ; mais, le dernier vers déclamé et le dernier mort retiré de la scène, la saveur odieuse de l’irréalité l’envahissait de nouveau. Il cessait d’être Ferrex ou Tamerlan et redevenait personne. Aux abois, il eut l’idée d’imaginer d’autres héros et d’autres fables tragiques. »
Borges, « Everything and nothing », in L’auteur et autres textes, Gallimard, coll. « L’Imaginaire ».


J’aime bien l’été relire Borges. Sa pensée en enfilades de fractales a quelque chose de rafraîchissant. Il ne fait pas de la littérature, il fait de la géométrie. La mise en abîme est le tour de passe-passe du géomètre érudit. Dans ce portrait de Shakespeare en « rêve que personne ne rêvait », il y a un peu de Borges lui-même, écrivain impersonnel qui s’est enfermé dans le dédale de son œuvre en laissant dans les corridors obscurs qui la parcourent des copies de lui-même, reflets déformés d’une entité qui n’existe peut-être pas sous d’autre forme que celle-là (cf. « Borges et moi » dans le même volume).

jeudi 28 mai 2009

La science du Web et nous

Dans le numéro de mai de Pour la science, il y a un article très intéressant intitulé "L'émergence de la science du Web", écrit par Tim Berners-Lee, "Mr. World Wild Web", et par Nigel Shadbolt, professeur d'intelligence artificielle à l'Université de Southampton en Angleterre et directeur de la technologie à la compagnie de Web sémantique Garlik Ltd. La science du Web est une

"nouvelle discipline [qui] est appelée à modéliser la structure du Web, à articuler les principes architecturaux qui ont nourri son phénoménal essor et à découvrir comment les interactions humaines en ligne sont déterminées par les conventions sociales en même temps qu'elles les modifient. Il s'agit aussi de dégager les principes susceptibles de garantir la croissance de la Toile, de régler des questions complexes telles que la protection de la vie privée et les droits de propriété intellectuelle."

Jusque-là tout va bien : il s'agit d'étudier les propriétés émergentes du Web (comment sont-elles apparues ?) et de savoir comment les maîtriser. En effet, certaines propriétés sont désirables ("Par exemple, garantir que toute page puisse présenter un lien vers n'importe quelle autre page donne une puissance à la fois locale et globale au Web."), mais toutes ne le sont pas, exemple : "la possibilité de construire un site contenant des milliers de liens artificiels, obtenus par des robots logiciels uniquement pour améliorer le classement du site par les moteurs de recherche".

Je commence à être perdu quand j'apprends que "la connectivité du Web suit une distribution du degré de connectivité en loi de puissance", une découverte issue de la théorie des graphes. Quelqu'un peut me faire un dessin ? Non, personne ?

En tout cas, les choses s'améliorent quand les auteurs parlent analyse de la blogosphère et Web sémantique : c'est non seulement intéressant, mais aussi compréhensible. Ainsi, la présentation du langage RDF, qui se superpose au langage HTML dans le Web sémantique, est aussi simple que le langage lui-même, basé sur le modèle du triplet, qui associe un sujet, un prédicat et un objet. Exemple (personnel) : Babar [sujet] est le mari [prédicat] de Céleste [objet]. RDF contraint ainsi l'interprétation des données sur le Web, ce qui peut donner des résultats de recherche très ciblés.

lundi 25 mai 2009

Le roman : hors frontières

Aujourd'hui s'ouvrent les 3e Assises internationales du roman à la Villa Gillet (Lyon). Cette édition a pour intitulé : "Le roman : hors frontières". Le Monde, coorganisateur de l'événement, lui a consacré un numéro spécial du Monde des Livres, daté du 22 mai. Très fourni, il se focalise notamment sur trois des onze tables rondes qui auront lieu au cours de la semaine (programme complet sur le site de la Villa Gillet) : "Quelle écriture pour la violence ?", "Fantasme et fantasque : les déformations de la réalité" et "Le point de vue de l'enfant". La thématique la plus stimulante est de loin "les déformations de la réalité", avec comme intervenants Arnon Grunberg, Toby Litt, Véronique Ovaldé et Sergi Pamies. J'ai relevé une remarque piquante de Véronique Ovaldé à propos de son enfance très solitaire : "je ne saurais trop vous inciter à isoler vos enfants pour développer leurs capacités affabulatrices..."

Dans ce numéro spécial, il y a aussi Cécile Guilbert (critique littéraire, romancière et essayiste, on lui doit notamment Warhol Spirit, prix Médicis de l'essai 2008) et Adam Thirlwell (rédacteur en chef adjoint de la revue littéraire Areté, romancier, désigné par la revue Granta comme l'un des vingt meilleurs jeunes écrivains britanniques) soumis à la question, ou plutôt à plusieurs questions, sur le roman et son avenir. Et l'on voit que la conception du roman diffère certes d'un côté de la Manche à l'autre, mais pas tant que ça. Extraits :

1. "Le roman doit-il raconter une histoire ?"

C.G. : "Le roman ne doit rien du tout" - "Pas un seul chef-d'œuvre romanesque ne se réduit à son intrigue". Pour Cécile Guilbert, le roman est une mise en forme d'une matière (appelons-la "réalité" pour plus de commodité), et non le scénario divertissant d'un film de série B.

A.T. : "Un roman est un texte qui mime la réalité." - "Une histoire est une méthode expérimentale pour examiner la réalité. Une histoire est une machine à produire des thèmes - une machine à penser." Adam Thirlwell, à partir d'un constat similaire sur la nature du roman, se distingue de la pensée relativement française selon laquelle l'intrigue n'est pas l'essentiel, pour dire en somme que l'histoire est la colonne vertébrale en même temps que le catalyseur de la mimesis, conception très anglo-saxonne d'une littérature à plot.

2. "Selon vous, le roman a-t-il encore l'ambition de représenter le monde, comme il l'avait notamment fait au XIXe siècle ?"

C.G. : "[Le roman] ne peut éviter la question de l'impossibilité de la représentation précisément et désormais conditionnée par notre monde [...] où la réalité est à la fois décomposée et falsifiée sous les coups de boutoir d'un processus métaphysique excédant la mesure humaine. Toute représentation est donc périmée, inadéquate, en deçà." - "la question de la 'chose écrite' ne se pose pas en termes de genre mais de langage et de parole, c'est-à-dire d'expérience, de perception personnelle lucide et libre répondant à l'appel de l' 'impossible' (au sens de Bataille) à l'intérieur d'un tel 'monde'."

A.T. : "On ne peut jamais se débarrasser du monde." - "plus on réfléchit au style, plus on rend compte d'un secret. On ne peut jamais séparer la forme et le contenu, le style et le sujet. Plus on joue avec la forme, plus on invente des formes nouvelles et plus on découvre le monde."

3. "Récit et roman, documentaire et fiction, les registres sont de plus en plus souvent confondus, comme si le rapport à la réalité avait entièrement changé. Le roman est-il encore un outil de connaissance de cette réalité ?"

C.G. : "Qu'un néo-naturalisme fleurisse toujours sur les débris des anciens réalisme et naturalisme du XIXe siècle masque le fait que l'objet de la littérature n'est pas la réalité mais le réel. L'une est une sorte d'état objectif qu'on imite ou copie ; l'autre est le fameux 'impossible' déjà évoqué, à savoir le manque ou la déchirure suscitant langage et fiction quel que soit le genre choisi. Le romancier n'a sans doute pas d'autre sujet que les aventures constamment diffractées et multiples de sa propre âme."

A.T. : "le roman est encore un outil de connaissance [...] une machine à produire des vérités." - "on peut toujours approcher la réalité, même en jouant avec la forme." Bon, d'accord, ce n'est pas en soi très intéressant...

4. "Quelle est la position de l'écrivain, dans un contexte de profonde mutation du langage ?"

C.G. : "bien peu d'auteurs pensent cette mutation du langage" - "les cervelles contemporaines sont plus obnubilées par leur propre narcissisme que par la méditation de ce que peut encore le langage de l'intérieur de la détresse" - "la 'position' d'un écrivain digne de ce nom se confond avec un combat personnel d'ordre [...] 'spirituel'."

A.T. : "un style crée une langue individuelle, à l'intérieur de la langue des autres. Et si on considère la mutation contemporaine du langage - où l'écriture est infiltrée par la langue parlée, médiatique, étrangère -, je me demande si on pourrait faire de cette infiltration un principe créatif." À développer...

5. "Dans ce monde qui est le nôtre, fragmenté, absorbé par le virtuel, quel peut être le rôle de la littérature ?"

C.G. : "Elle n'a aucun rôle, et surtout pas social ou communautaire." - "Certains sont requis par l'appel d'une parole, ou pas" - "la littérature est plus que jamais ultraminoritaire et [...] en tant que telle, elle n'intéresse, évidemment, pas grand monde."

A.T. : "Mais le monde a toujours été virtuel !" - "Cela rend possible une littérature qui découvre dans le jeu un moyen d'explorer la surface profonde du monde. Un rôle qui n'est pas un rôle public, ou politique - qui refuse le sérieux."

dimanche 24 mai 2009

Une caresse oblique de la vie

Le style d’Arnaud Dudek me fait penser à une caresse oblique de la vie, cette manière à la fois pleine de tact et de délicatesse de regarder autour de soi. Je vous en parle parce qu’actuellement je lis les textes qu’il publie sur son nouveau blog Pierre, feuille, stylo depuis avril dernier. Son esthétique très soignée est une invitation à la lecture en ligne. Vous pouvez par ailleurs retrouver Arnaud Dudek dans la très belle Décapage.

vendredi 8 mai 2009

Le sens de la vie pour 9,99 $

« Sébastien – […] Éléonore, Éléonore, j’aimerais tant être pur, Éléonore, pur avec les yeux clairs et tendres des bêtes à âmes, tu sais, Éléonore, certains humains qui ont posé les armes, ou qui n’en ont jamais eu plutôt, sauf ce regard, ce regard qui ne cherche rien de bas, ni de risible, nulle part, ce regard que j’ai peut-être vu deux fois et qui m’a rendu fou d’envie…

Éléonore – C’est le regard des fous, mon chéri, en effet. Tu as ta crise de mysticisme un peu plus tôt que les autres années.

Sébastien – Ce n’est pas le regard des fous, c’est le regard des tendres. Une race perdue, les tendres, ou presque : rien à gagner, rien à perdre, même un bon mot. Mais nous, nous finirons fous, ma chère, et pour de bon. L’oncle Jan…

Éléonore – J’ai horreur de ces discussions. »

Château en Suède, Françoise Sagan.

 

Le film d’animation de Tatia Rosenthal, inspiré de nouvelles du surdoué Etgar Keret (et co-écrit avec lui), m’a rappelé ces répliques de Château en Suède. Pour rendre compte avec plus de précision de l’atmosphère du film, juste restitution du ton de l'auteur israélien, il faudrait parler de Kafka, peut-être aussi de Boris Vian, de cet univers qu'on pourrait ainsi mettre en équation : « une tranche de réalisme entre deux tranches de surréalisme, sauce tragi-comique », il faudrait, il faudrait, mais je suis paresseux, moi, je vous laisse compléter, développer, digresser, je reprends juste après

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C’est cette lucidité des « yeux clairs et tendres » d’Etgar Keret qui donne à voir, aussi, la cruauté de la vie et nos propres faiblesses pour y faire face. Les pieds embourbés dans le naturalisme le plus quotidien, les personnages d'Etgar Keret s'envolent assez rapidement vers des songeries fantastiques, dans un décrochage manifeste avec ce qu'on appelle réalité ou « vraie vie ». Ce décrochage rendra d'autant plus douloureux l'atterrissage pour ceux qui n'arriveront pas à se dégager de l'attraction terrestre, ou du moins à se satelliser sur une orbite assez haute pour survoler les tempêtes atmosphériques du cœur humain. Le recours à la rêverie est une forme de contestation de la vie, c'est l'arme des désespérés tranquilles qui s'installent derrière une vitre à l'épreuve des balles pour regarder et s'émouvoir du cirque humain. Ceux-là savent que l'art ne console pas, mais qu'il est quand même doux de promener sa solitude le long des allées ombragées. On leur conseillera néanmoins de s'armer d'un gilet en kevlar et de balles à têtes creuses enrichies en ironie : on ne sait jamais sur quelle rencontre peut déboucher un chemin.

Moi qui n'aime pas l'espoir, ce mensonge douceâtre de charlatan qui proclame aux malheureux un putassier « l'espoir fait vivre », tout en fermant les yeux pour ne pas être incommodé, je dois dire que ce film m'a séduit justement parce qu'il ne rejoue pas le combat de l'espoir contre le désespoir, mais invite au contraire à la résilience et condamne toute forme de résignation. L'espoir appartient aux malheureux, autant le leur laisser et ne pas espérer, mais vivre... pour 9,99 $.

lundi 10 novembre 2008

Où l'on parle du prix Goncourt, d'une ancienne pub KitKat et de l'érotisme de l'accent est-allemand

C’est donc ce petit livre blanc, à la couverture si finement crénelée, qui a reçu cette année le prix Goncourt. Ce n’est pas une surprise : on n’arrêtait pas d’en parler depuis quelques jours.

Je l’avais acheté en septembre dernier parce que j’ai un faible pour la couverture des livres publiés par P.O.L. (et aussi parce que j’avais sans doute dû me laisser séduire par un quelconque article sur le livre). Depuis, il prenait la poussière sur une des piles à géométrie variable qui encombrent ma chambre. À un moment indéterminé, je l’avais ouvert pour en lire le début. (Un ticket de la RATP est encore intercalé entre les pages 24 et 25.) J’avais trouvé ça vaguement intéressant… non en fait, mon verdict variait entre le « vaguement intéressant » et le « vaguement chiant » (un peu comme ce blog en somme).

Cet auteur, comme le fait pertinemment remarquer Ursula Lesiak, la monteuse de son film Terre et cendres, écrit « par scènes et par plans », mais cela ressemble à un film d’art et essai d’ex-RDA.

(Cette intuition me vient sans doute de cette ancienne pub KitKat où l’on assiste, dans une salle de cinéma désertée, à la projection d’un film en noir et blanc où deux acteurs jouent les rôles d’un homme et d’une femme aussi ennuyés que nous : allongés sur un lit ils regardent le plafond. Le silence est mollement traversé par les phrases inconsistantes de la femme : « Hanz, as-tu jamais regardé le plafond ? » (avec ce doux accent allemand terriblement érotique chez une femme – non, ce n’est pas de l’ironie). Et soudain, les deux garnements qui sont dans la salle ouvrent un paquet de KitKat : explosion jouissive de toutes les canalisations dans le film, ma première expérience de pur nihilisme. Depuis, je n’ai rien connu d’aussi intense.)

J’ai relevé quand même une très très belle image : « Sous sa peau diaphane, ses veines comme des vers essoufflés s’entrelacent avec les os saillants de sa carcasse. » Elle brille d’autant plus qu’elle apparaît dans une prose plutôt froide (il faudrait un jour que je définisse ce concept qui me tient à cœur, celui de chaleur littéraire, qui n’est d’ailleurs pas sans rapport avec l’érotisme de l’accent est-allemand – ça y est, je tiens le sujet du prochain Grand Prix de l’Essai de l’Académie Rolo Tomassi – à moi célébrité, argent et femmes pneumatiques).

À propos d’Académie, Edmonde-Charles-Roux-de-l’Académie-Goncourt a justifié le choix du jury de manière à m’énerver (je le sais, je le sais) : « C’est un livre qui défend la cause féminine » et selon elle le Goncourt « cherche à récompenser un livre social ». La cause féminine, c’est très bien, mais comme toutes les causes, cela n’a rien à voir avec la littérature (j’allais ajouter, dans un grand moment de romantisme adolescent : la littérature, dernière cause perdue, ultime refuge des… Reprenons.) Françoise Chandernagor, de son côté, conspirant à mon malheur avec Edmonde, avoue avoir été « sidérée en septembre en apprenant que le livre avait été écrit par un homme » – et l’imagination dans tout ça, elle sert à quoi si ce n'est à devenir transsexuel ? (Prix de l’Intertextualité de la brasserie Lipp, catégorie transgenre ; Prix du gant d’or Arthur Cravan) – ô femmes de peu d’imagination ! vous me rendrez malheureux.

Hier soir, peut-être en prévision de tout cela, je lisais Remy de Gourmont et retenait ceci... mince, j'ai perdu la page. Il y avait cela qui s'en approchait :

« L’essence de l’Art est la liberté. L’Art ne peut admettre aucun code ni même se soumettre à l’obligatoire expression du Beau. […] L’Art est libre de toute la liberté de la conscience ; il est son propre juge et son propre esthète ; il est personnel et individuel, comme l’âme, comme l’esprit : et, l’âme libérée de toute obligation qui n’est pas morale, l’esprit libéré de toute obligation qui n’est pas intellectuelle, l’Art est libéré de toute obligation qui n’est pas esthétique. »
Remy de Gourmont
, La Culture des idées, Robert Laffont, « Bouquins », p. 238.

Et ceci, à quoi je dois sans doute mon « grand moment de romantisme adolescent » autocensuré :

« Mais, parler de l’art, à cette heure, serait une ironie par trop cruelle : jadis, il fut libre ; ensuite, il fut protégé ; aujourd’hui, il est toléré ; demain, il sera interdit. Pratiquons-le encore, mais en secret ; en des catacombes, comme les premiers chrétiens, comme les derniers païens. »
Ibid., p. 234.

Ce côté dernier des Mohicans un rien poseur n'est pas pour me déplaire, mais chaque nouvelle génération pourrait écrire cela, l'écrit d'ailleurs, alors...

P.S. : au fait, le Goncourt 2008 s'appelle Atiq Rahimi et son livre Syngué sabour.

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