L'Idiot du Village

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mercredi 14 novembre 2007

Fragments du jour

  • La lecture est une tumeur arborescente, c'est une vitre qui s'étoile, un vol d'oiseaux qui se disperse : ouvrir un livre, c'est passer le seuil d'une bibliothèque. Un livre peut en cacher un autre (d'autres).
  • La lecture est une fouille archéologique, on plonge en rappel dans la fosse pour en remonter des images et des notes de musique. Relire, c'est épousseter la poussière sur les reliques trouvées, et continuer de creuser. Pour mieux s'élever.
  • La lecture n'est pas une consolation, au mieux la promesse d'un réconfort. Lire, c'est courir les visions d'un autre. Evasion et non consolation.

jeudi 11 octobre 2007

Images & littérature

Décrire, c'est substituer à l'appréhension instantanée de la rétine une séquence associative d'images déroulée dans le temps.

Julien Gracq, en lisant en écrivant, José Corti, p.14.


Écrire, c'est dire le monde. Le monde comme réalité sensible, prête à être saisie dans un rapport empathique entre observé et observateur. Réalité sensible, tout à la fois dévoilée et interprétée, questionnée.

Sensible invoque immanquablement la photographie qui, autant qu'un autre, est un art du dévoilement, révélateur. On sait comment la photographie permit à la peinture, avec l'apparition des premiers modèles portatifs et l'usage de l'instantané aux alentours de la révolution impressionniste, de s'abstraire des taches utilitaires qui lui étaient jusque lors dévolues (portraits, événements et édifices officiels, etc. : fixer pour la postérité les souvenirs périssables de l'humanité) et d'ainsi explorer d'autres sujets, d'autres formes de représentation, amorce de l'art moderne.

Cette obsolescence qui a frappé une certaine forme de peinture, la littérature n'en a-t-elle pas été affectée ? Dans les kaléidoscopes d'images que constituent nos vies, n'y a-t-il pas une certaine lassitude à vouloir opérer la nécessaire transmutation de l'image en mots, dont l'originalité dans leurs ajustements est garante de leur pouvoir évocateur et de leur persistance rétinienne ? La littérature a-t-elle abdiqué devant la suprématie des clichés (à prendre dans tous les sens du terme) ? Des questions sans doute déjà posées, déjà débattues, mais qu'on se pose néanmoins, ne serait-ce que pour savoir où l'on va.

(Photo : C. W. Marsens.)

mardi 9 octobre 2007

Le Salon des refusés

Monet, Impression, soleil levant, 1872.

C’est sans doute en 1863 que la critique d’art perdit de son crédit aux yeux du public. Souvenez-vous : le jury du Salon officiel, tenu par les Académiciens, refusa d’exposer les toiles de Manet et d’autres peintres anticonformistes du fait qu’ils ne respectaient pas les canons esthétiques prônés par l’Académie royale de peinture et de sculpture, notamment en ce qui concerne le traitement des formes et de la lumière, mais aussi le choix des sujets. Les œuvres condamnées furent réunies pour une exposition à part, le « Salon des refusés », qui fut la risée de la critique assermentée et des badauds ignares.

En 1874, après avoir essuyé des refus successifs de tenir un autre Salon des refusés en 1867 et 1872, un groupe d’artistes – parmi lesquels Monet, Renoir, Cézanne et Degas – unis par la même sincérité dans leur recherche artistique (saisir la beauté d’un instant fugace) organisa sa propre exposition dans le studio du célèbre photographe Nadar. Monet profita de l’occasion pour présenter une de ses toiles : Impression, soleil levant. Le critique et humoriste Louis Leroy crut bon de se moquer de cet impressionnisme et le nom resta.

Malgré la vive résistance qui accueillit dans les cercles académiciens l’émergence de ce nouveau courant pictural, les impressionnistes connurent assez rapidement le succès, ce qui jeta le doute sur la capacité de la critique d'art d'exercer correctement son métier. Voilà ce qu'en dit Gombrich dans son Histoire de l'art (Phaidon) :

« La critique d'art subit alors une perte de prestige dont elle ne se releva jamais. Le combat des impressionnistes devint un mythe pour tous les innovateurs en matière d'art : ils pouvaient toujours dénoncer l'impuissance du public à reconnaître la validité des méthodes nouvelles. En un sens, cet échec notoire est un fait aussi important dans l'histoire de l'art que la victoire définitive du programme impressionniste. »
Gombrich, Histoire de l'art, Phaidon, p.523 de la seizième édition.

La rupture entre le modernisme et l'académisme marqua durablement les esprits et jusque de nos jours, malgré une certaine lassitude pour l'enthousiasme béat et malgré le postmodernisme, la critique craint encore de passer à côté de quelque chose d'important et qu'on lui reproche son manque de clairvoyance, voire son conservatisme. La critique est ainsi devenue consensuelle et a glissé progressivement vers la chronique : non plus un jugement de l'œuvre en ce qu'elle apporte à l'art, mais son accompagnement médiatique afin de ne pas sombrer dans l'obsolescence. Car le mot d'ordre est d'être tendance, in, dans le coup et surtout pas has been !

Et les artistes d'être incompris et maudits (forcément), et de prendre des poses d'esthètes marginaux. Et le public d'emboîter le pas à la critique en se gargarisant, de vernissages en cocktails mondains, des derniers créatifs à la mode de demain.

La littérature n'échappe pas à ce phénomène (oui oui, l'Idiot du Village est toujours un blog littéraire, mais il est parfois bon d'aborder la littérature par les chemins détournés). Ainsi en est-il du nombrilisme onaniste d'une Christine Angot ou du maniérisme d'un Bégaudeau et de sa clique néo-réaliste, adoubés par quelques critiques qui doivent sans doute tenir la réception très négative par la critique de l'époque de La Gare Saint-Lazare de Monet comme le symbole de nullitude d'une critique dépassée par un sujet banal. En cela nous sommes d'accord : tout sujet est bon pour faire de l'art. Encore faut-il avoir du talent !

jeudi 6 septembre 2007

Culture et confiture

"La culture, c'est comme la confiture : moins on en a, plus on l'étale."

Phrase terrible, d'autant plus terrible qu'elle est d'une logique et d'une vérité évidentes.

Mais aussi : phrase type de celui ou celle qui - de culture - ne possède que cet aphorisme, exhibé avec le bonheur que confère l'ignorance.

Car il faut vraiment ne rien avoir compris à ce qu'est la culture pour mériter et énoncer pareille vérité, et condamner ainsi la culture au seul domaine du jeu social (peut-être le seul reproche, même si consubstantiel à la démarche, à formuler à l'encontre de l'impossible essai de Pierre Bayard : le bien connu Comment parler des livres que l'on n'a pas lus).

Quand on sait, on s'aperçoit seulement que l'on ne sait rien, qu'il y a infiniment plus de choses à connaître que celles que l'on connaît déjà, qu'il y aura toujours plus de livres à lire qu'il n'y en a de lus. ("Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux." Ainsi soit-il, Jules Renard, même si - pour ma part - ce serait plutôt frustration et désespérance.)

La citation ne procède pas seulement de l'exercice scolaire et mal digéré de la dissertation. Elle peut être (doit être) l'expression d'une culture vécue de l'intérieur, habitée par une sensibilité qui se reconnaît dans et s'identifie à quelques bribes de phrases porteuses de sens.

Une bibliothèque personnelle en dit beaucoup sur un lecteur, mais une compilation de toutes les citations qui nous sont chères nous révélerait bien davantage...

dimanche 2 septembre 2007

Ecrire pour qui, écrire pour quoi ?

Ecrire pour qui, écrire pour quoi ?

Borges disait qu'il n'écrivait ni pour l'élite ni pour le peuple, mais pour lui-même et ses amis (1) : y a-t-il déclaration plus sincère - et plus proche de la vérité - à propos de l'écriture ? On écrit pour personne et tout le monde à la fois : écrire n'est pas acte de communication mais d'expression, cristallisation d'une pensée qui ne devient telle qu'une fois sertie dans une langue que le style creuse et sculpte tout à la fois.

Dans tout auteur se cache un lecteur frustré de ne pas trouver le livre qu'il aimerait lire : ce livre idéal est l'archétype à l'aune duquel l'auteur mènera son labeur.

Mais il serait naïf de croire que l'auteur vit dans une tour d'argent (2), indifférent à son public : au même titre qu'une pensée ne prend forme que dans et par une parole, un manuscrit n'existe qu'une fois publié. Un texte exprime toujours un désir de reconnaissance, un appel solitaire lancé dans la nuit, "car tous les artistes savent que leur vision est sans valeur tant qu'elle n'est pas partagée", écrivait Carson McCullers dans un article datant d'avril 1950 (3).

Et c'est dans ce rapport à soi et aux autres que l'auteur éprouve la sincérité de son œuvre et la foi qu'il porte en elle.


(1) "Je n'écris pas pour une petite élite dont je n'ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu'on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères au démagogue. J'écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps." A retrouver sur la quatrième de couverture du Livre de sable (Folio n°1461). Par contre, impossible de savoir d'où est tiré le texte servant à cette quatrième de couverture, pas de l'épilogue du recueil en tout cas. Suis preneur de tout renseignement.

(2) Pourquoi la tour serait-elle forcément en ivoire ? Elle serait faite d'acier et de verre que le résultat ne serait pas bien différent du piège de cristal que l'on imagine...

(3) Publié dans Theatre Arts sous son titre original The Vision Shared, cet article est à retrouver avec tous ceux de l'auteur américaine dans la compilation Ecrivains, écriture et autres propos présente dans la très belle réédition du Cœur est un chasseur solitaire chez Stock La Cosmopolite.

samedi 1 septembre 2007

Renaissance

Nous vivons tous dans une bulle d'indifférence. La monotonie du quotidien anesthésie notre sensibilité, érode notre curiosité : saturés d'informations, nous sommes devenus l'expression de notre propre désincarnation. Nous fuyons le monde sensible dans des simulacres dont Internet est le réceptacle en même temps que la caisse de résonance, village planétaire comptant plus d'un idiot.

Dans cette cacophonie ambiante, la littérature perdure encore, expression de voix singulières dont certaines arrivent à se faire entendre. La lecture est toujours vécue comme expérience signifiante, déchiffrage de signes qui soudain prennent sens dans leur déroulement linéaire. Une fois refermé, le livre restitue à la réalité un être imprégné d'un monde intérieur, regardant autour de lui comme s'il ouvrait les yeux pour la première fois, comme si - enfin - il se décidait à sortir de sa caverne pour renouer avec le monde sensible.

Pour voir ce que voit l'artiste.

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