Il y avait pourtant à la première page une belle image - "j'avais du temps
dans mes poches". Hélas, une belle image (une seule) ne suffit pas pour sauver
les trente pages que j'ai déjà lues (les seules ?) de ce livre par moi à peine
entamé. J'ai en effet commencé le dernier roman de M. L. - auteur qui a
priori m'inspirait une tranquille indifférence, raison pour laquelle je
n'avais rien lu de lui jusqu'à présent. Mais voilà, pour confirmer mes
préjugés, j'ai demandé à un ami de me prêter ce livre, et après quelques
dizaines de pages, mes préjugés de se confirmer.
Vous me trouverez sans doute de mauvaise foi (vous auriez raison).
Cependant, je tiens à préciser que ces préjugés ne m'ont pas été inspirés par
le fait que cet auteur est un best-seller et que ses livres remportent un
succès populaire : de mauvaise foi peut-être, mais pas snob, seulement exigeant
(et encore, j'ai mes moments de faiblesse).
Alors voilà, j'ai ouvert le livre à la première page (qui est en fait la
onzième) et l'ai refermé à la trentième, ce qui donc ne fait que... dix-neuf
pages (même pas les trente que j'arborais fièrement en entrée de ce billet qui
décidément est mal parti, je le sens) : c'est faible pour juger un livre. Mais
un manuscrit mal ficelé ne dépasse pas chez un éditeur le cap des dix pages
lues, alors dénudons ce livre, arrachons-lui sa couverture, oublions le nom de
son auteur, et tâchons de le lire comme s'il s'agissait d'un manuscrit envoyé
par la poste.
C'est écrit à la première personne du singulier : le narrateur écrit/parle
(on ne sait pas trop) à celle qu'il aime (c'est imprimé noir sur blanc dès la
première ligne : "Je vais t'aimer demain" - en voilà une déclaration
performative !). Il lui raconte son engagement dans la résistance durant la
Seconde Guerre Mondiale, alors qu'il n'a que dix-huit ans dans cette zone pas
si libre que ça. Le narrateur veut combattre l'oppresseur, il n'aime pas les
méchants, on le comprend : c'est un gentil. Aussi se croit-il obligé d'asperger
sa prose d'une cascade de bons sentiments, dont les embruns seraient l'amitié,
l'amour et la tolérance, dominés par un crachin de révolte face à l'injustice
et l'oppression. C'est un rêveur sans poésie : aucune image, aucune musique,
mais des généralités, mais des banalités, mais des idées reçues qui alternent
avec quelques clichés. Il faut quand même préciser que le premier chapitre de
la première partie est dévolu à un résumé en noir et blanc de la France sous
Pétain, remake improbable de L'Histoire de France pour les nuls,
l'humour en moins : c'est sans doute pour les deux cancres du fond qui
n'auraient pas suivi. Et toujours cette guimauve dégueulasse, insistante et
tenace : on croirait regarder le téléfilm du dimanche après-midi.
Et puis c'est plat : tout est dit, mais rien n'est montré. Aucune
explication n'est éludée, on doit tout comprendre, ou plutôt qu'il n'y a rien à
comprendre. Aucune analyse, aucune subtilité, aucune profondeur. Rien. Le trait
plat d'un encéphalogramme mort.
Il est défendu au lecteur de lire entre les lignes, à aucun moment son
intelligence n'est sollicitée. On évolue dans un monde horizontal, désert à
perte de vue. Peut-être se peuplera-t-il au-delà de la trentième page,
peut-être le narrateur cessera-t-il d'abuser de la paresse de l'auteur pour
prendre le livre en mains, mais j'en doute : une voix ne s'éveille pas à sa
personnalité au tournant d'une page. Rien de ce que j'ai lu ne m'a ne serait-ce
qu'interpellé. L'ultime paragraphe de la trentième page m'a en tout cas
assurément achevé :
"On a tué. J'ai mis des années à le dire [cette pudeur du héros], on
n'oublie jamais le visage de quelqu'un sur qui on va tirer. Mais nous n'avons
jamais abattu un innocent [ah la belle conscience tranquille], pas même un
imbécile [et en plus aucune charité]. Je le sais, mes enfants le sauront aussi,
c'est ça qui compte [tant mieux pour toi]."
J'arrête. J'ai mieux à faire :
- Découvrir le blog de Thierry Guichard, directeur de publication du matricule des anges (pour une littérature différente
!), sobrement intitulé TG blog.
- Continuer la lecture emballante du premier roman de Julien Capron,
Amende honorable, publié chez Flammarion.
- Faire ma liste de Noël.
- Arrêter les listes.
P.S. : je ne comprends pas ces critiques qui prennent leur pied à descendre des
livres. Ce n'est pas drôle, je n'y ai pris aucun plaisir (bon, d'accord,
peut-être sur une phrase ou deux). Aussi me contenterai-je à l'avenir de livres
susceptibles de me plaire : en général, je ne me trompe pas trop.