L'Idiot du Village

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dimanche 16 mars 2008

Rancœur lasse

Malgré sa folle trahison
N’est-elle pas encor la même ?
La fierté n’est plus de saison.
            Je l’aime.

                    *

Je sais qu’elle reste, malgré
D’impurs contacts, vierge éternelle,
Qu’aucun venin n’a pénétré
            En elle,

Marbre trop charnel qui subit
Toutes souillures, mais les brave ;
Puisque la pluie, en une nuit,
            Le lave.

                    *

Même au temps des premiers regards,
Je la savais vaine et perverse.
Mais l’âme aux menaçants hasards
            Se berce.

Fermant les yeux, je me livrais
A sa suavité malsaine,
Pensant bien que j’en porterais
            La peine.

                    *

Mordu, mourant, d’avoir serré
Sur ma poitrine la panthère,
J’en veux rester fier, et saurai
            Me taire.

                    *

Ce mois d’avril, je veux bannir
De mon cœur les rêves moroses.
Je veux orner son souvenir
            De roses.

                    *

Et je reprends la liberté
D’adorer sa grâce suprême.
Tel que j’étais je suis resté.
            Je l’aime.

Rancœur lasse, de Charles Cros, in Le Coffret de santal (Gallimard).

Charles Cros, c'est cela : un imaginaire noir et des rêves de gaieté, l'ombre et la source de lumière qui lui a donné naissance, et les femmes et des amours indulgents, car il vous aime et on le comprend.

samedi 15 mars 2008

Supplication

Tes yeux, impassibles sondeurs
D’une mer polaire idéale,
S’éclairent parfois des splendeurs
Du rire, aurore boréale.

Ta chevelure, en ces odeurs
Fines et chaudes qu’elle exhale,
Fait rêver aux tigres rôdeurs
D’une clairière tropicale.

Ton âme a ces aspects divers :
Froideur sereine des hivers,
Douceur trompeuse de la fauve.

Glacé de froid, ou déchiré
À belles dents, moi, je mourrai
À moins que ton cœur ne me sauve.

Supplication, de Charles Cros, in Le Coffret de santal (Gallimard).

Et si vous êtes sages, demain vous en aurez un autre.

samedi 1 mars 2008

Sans doute

"Sans doute, à cet instant deux amants, dans Vénus,

Arrêtés en des bois aux parfums inconnus,

Ont, entre deux baisers, regardé notre terre."

Dernière strophe du Sonnet astronomique, in Le Coffret de santal, de Charles Cros.

Charles Cros partage avec Max Jacob, outre le fait de tenir une place d'honneur dans le Dictionnaire égoïste de la littérature française de Charles Dantzig, la faculté étonnante de fuir mon temps libre, alors qu'il est très bien. Il est vrai qu'il y a toujours un autre livre pour le remplacer, aussi ne se sent-il peut-être pas indispensable : il a tort.

Reviens.

jeudi 14 février 2008

Max Jacob joue aux dés

"Il n'y a jamais eu qu'un rez-de-chaussée bourgeois pour moi : c'est deux petites fenêtres à Quimper ouvertes sous un petit balcon. En revenant du collège, nos regards étaient là. Un jour, pour se venger de quelque farce, on jeta de la fenêtre de l'encre sur mon pardessus. Quelle méchanceté ! des perles violettes ! je tins le poignet coupable et j'attirai dehors la hanche d'une femme sous un peignoir. Cette femme devait, un jour, être la mienne."

Max Jacob, Le roman, in Le Cornet à dés.

Ah, je trouve charmantes ces "perles violettes" : elles en annuleraient presque l'exclamation qui les précède pour la piquer d'une ironie gamine qui n'est pas sans m'attendrir. C'est bon enfant et j'aime assez, ainsi que la "hanche d'une femme sous un peignoir" : suggérer n'est pas déshabiller.

Ces temps-ci, je cours après le Cornet à dès de Max Jacob, mais ce dernier a toujours un tour d'avance sur moi : les dès doivent être pipés, et le temps compté, mais j'aurai ma revanche. Bientôt.

vendredi 14 décembre 2007

On meuble, on meuble

"Combien d'hommes qui ne soient le vestige inachevé et consentant de leurs rêves et de leurs convictions ? On se dit que ces songes sont d'un autre âge. On les décrète illusoires et puériles. On devient adulte par la destruction des raisons qu'on s'était données de le devenir."

Amende honorable, de Julien Capron, Flammarion, p. 215.

samedi 15 septembre 2007

Changer 9/9

Comment laisser tomber un livre – où l’on apprend à ne pas diviniser Proust.

"Pour un homme qui avait consacré sa vie à la littérature, Proust manifestait une conscience singulière des dangers qu’on court en prenant les livres trop au sérieux, ou plutôt en adoptant envers eux une attitude fétichiste et respectueuse, qui tout en paraissant un hommage bien mérité, serait en fait un travestissement de l’esprit de la production littéraire ; une relation saine avec les livres des autres devrait dépendre tout autant de l’appréciation de leurs limitations que de celle de leurs vertus."

Comment Proust peut changer votre vie, Alain de Botton, p.220.

Alain de Botton possède cette générosité, ce supplément d'âme allié à un humour certain, qui savent d'emblée séduire le lecteur. Un livre qui vaut tous les manuels de développement personnel et qui permet de découvrir Proust par des chemins détournés, les plus sûrs pour faire parler une œuvre.

Le temps est peut-être venu pour moi de me mettre à Proust...

vendredi 14 septembre 2007

Changer 8/9

Comment être heureux en amour – où Proust a recours à l’image de Noé dans son Arche pour exprimer l’indifférence qu’instille la monotonie du quotidien.

"Si la longue fréquentation d’une personne aimée provoque si souvent l’ennui et l’impression de connaître trop bien cette personne, le problème pourrait bien être, comble d’ironie, que nous ne la connaissons pas assez bien. Alors que la nouveauté initiale d’une relation ne peut nous laisser aucun doute sur notre ignorance, ensuite la présence physique certaine de l’être aimé et la routine de la vie en commun peut nous faire croire que nous avons atteint une familiarité authentique et monotone, alors qu’il pourrait ne s’agir que d’un sentiment trompeur de familiarité créé par la présence physique, ce que Noé avait dû éprouver pendant six cents ans par rapport au monde, jusqu’à ce que le Déluge lui démontre son erreur."

Comment Proust peut changer votre vie, Alain de Botton, p.209.

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