L'Idiot du Village

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lundi 24 décembre 2007

Silence post-mortem

Julien Gracq est mort samedi, Christian Bourgois jeudi dernier.

Deux grands noms des lettres françaises, chacun dressé d'un côté du lit éditorial, nous ont quittés, et ainsi restons-nous amputés de leur présence, et avant que cette béance ne se referme sur eux, alors que le silence se résilie dans le lent bruissement respectueux des nécrologies égrainées avec hommage, se dessine le réconfort de relectures futures et des méditations de toujours.

lundi 24 septembre 2007

Le Livre sur la place (méfiez-vous des vendeurs d'aspirateurs, surtout de ceux qui sont habiles)

S’est achevée hier la 29e édition du Livre sur la place, « 1er salon national de la rentrée littéraire », se tenant à Nancy place de la Carrière, sous un long chapiteau blanc et un soleil d’une brillance estivale anachronique.

Après une timide ouverture jeudi dernier, le week-end a vu affluer des hordes compactes de touristes en littérature, décrivant autour des stands protégeant les auteurs des mouvements osmotiques d’une lenteur à filer une syncope à toute personne normalement constituée. Au-dessus des têtes résonnait une voix-off exaspérante rappelant à tous qu’il fallait s’hydrater et faire attention aux enfants (des fois qu’on aurait pu en écraser un par mégarde au détour d’une dédicace), tandis qu’on était cisaillé par des mouvements de foule opposés, ballotté en tout sens, écrasé par des pieds anonymes. Vous l’aurez donc compris, ce fut un véritable calvaire pour l’agoraphobe que je suis. Mais que ne ferais-je pas pour acheter un livre orné d’une dédicace ésotérique difficilement déchiffrable ?

J’interrompis donc David Foenkinos dans la rédaction d’un texto (en fait son prochain roman, me révéla-t-il sur le ton de la confidence), pour disserter avec lui de l’importance du titre pour le devenir d’un roman. Ainsi, Qui se souvient de David Foenkinos ? devait s’appeler à l’origine A la recherche de mon idée perdue, titre proustien nettement moins emballant (trop long ?) remplacé à la toute fin de la rédaction du manuscrit par le titre que tout le monde a désormais sous les yeux. De toute manière, cela ne vaut pas la force de frappe marketing du Potentiel érotique de ma femme, qui pour le coup fut une trouvaille géniale.

Puis vint le tour de deux écrivains des éditions Héloïse d’Ormesson : Richard Andrieux et Pierre Pelot. J’avoue que la maquette des livres « H20 » exerce sur moi un pouvoir de fascination qui confine au fétichisme, notamment en ce qui concerne les deux livres que j’ai achetés : José, le premier roman de Richard Andrieux, et Les Normales saisonnières, le dernier-né de Pierre Pelot. José raconte l’histoire d’un garçon de neuf ans qui vit dans son monde imaginaire et reconstruit la réalité qui l’entoure selon ses propres mots, tandis que Les Normales saisonnières montre un homme seul arrivant en Bretagne, une arme dans son sac, pour retrouver une femme jadis aimée de lui. Pierre Pelot (ci-contre sur la photo), vieux pirate vosgien, m’expliqua que ce livre présentait une écriture particulière. D’une part, à aucun moment elle ne laisse le lecteur entrer dans la tête des personnages, qu’on ne peut ainsi comprendre que par leurs actes ou leurs paroles. D’autre part, la narration repose sur une déconstruction chronologique visant à mimer notre propre manière de penser et de reconstruire le passé. L’intériorité de ses personnages glisse ainsi de l’explicite à l’implicite pour envahir la construction originale de cette histoire, qu’il suffit néanmoins de laisser venir à soi pour pouvoir la comprendre, a-t-il précisé, peut-être pour me rassurer.

J’avais pris avec moi le dernier roman de Charles Dantzig, Je m’appelle François, pour le lui faire dédicacer. J’en profitai pour lui parler de son Dictionnaire égoïste, des clichés en littérature et de sa manière bien à lui de les contourner par des images inédites, de la relecture des classiques, etc. : un échange enthousiasmant, mais aussi frustrant, car un salon littéraire n’offre pas la possibilité de discuter vraiment à fond avec un auteur.

Une poignée de main plus tard, j’étais en possession du dernier roman de Philippe Claudel (sur la photo ci-contre), Le rapport de Brodeck, racontant l’histoire d’un survivant des camps chargé par les habitants d’un petit village de l’Est de la France d’enquêter sur le lynchage d’un « étranger » juste après la guerre, ou – pour paraphraser sa dédicace – « une histoire en marge de l’Histoire ».

J’avais repéré dans la sélection des premiers romans de la rentrée effectuée par le Figaro littéraire un livre, celui de Julien Capron : Amende honorable. On y découvre un univers bien particulier : une France parallèle où les condamnés à mort doivent expier l’amande honorable en attendant la guillotine, où la ligue terroriste des VII-Epées sème le désordre, où les médias ont cessé de jouer le quatrième pouvoir pour à la place répéter la vérité du gouvernement. Un premier roman qui semble très ambitieux. Son auteur eut cependant la malchance d’être placé pour le Livre sur la place à la droite de Richard Bohringer, qui fédéra une troupe d’adorateurs hystériques débordant de tout côté, les flashs des appareils photo crépitaient comme de la grêle sur une verrière, les gens se pressaient de toute part pour le voir, cet homme dont je n’ai rien lu, mais que cette attroupement de badauds ridicules m’a à jamais dissuader de découvrir. Car dans les marges de cette marée humaine se tenait Julien Capron, devenu invisible et pire encore, inaccessible. Jouant des coudes, j’arrivai néanmoins à m’approcher pour lui demander son livre. Il parut surpris qu’on le remarque, qu’on s’intéresse à son roman, avec devant lui une pile de livres bien ordonnée et, je crois, même pas entamée (alors que l’après-midi était lui déjà plus qu’entamé) : ai-je été le premier ce jour-là à lui acheter un exemplaire de son roman ? Malédiction aux admirateurs de Richard Bohringer !

Pour être totalement exhaustif dans la narration de mes pérégrinations d’acheteur compulsif, je vais devoir terminer par un épisode qui illustre ma plus grande faiblesse : je ne sais pas dire non. Je commencerais par un avertissement : si vous voyez de loin dans un salon littéraire un stand sur lequel se trouvent des livres des éditions Hermaphrodite, surtout n’approchez pas, fuyez plutôt ! Car vous risqueriez de tomber sur cet habile vendeur d’aspirateurs qui m’a alpagué dès que j’ai touché un de ses livres et dont je n’ai pu me dépêtrer qu’en en lui achetant deux : le recueil de nouvelles de Jean-Marc Agrati, Ils m’ont mis une nouvelle bouche, dont j’avais lu des extraits sur Internet, auxquels je n’avais absolument rien compris (comme il se doit), et une sorte d’épopée cannibale, Pancake, le premier roman de Philippe Boisnard, lui aussi habile vendeur d’aspirateurs (au demeurant fort sympathique). Pour ce prix-là, j’ai eu droit à un exemplaire gratuit de la revue littéraire Hermaphrodite (le n°9, consacré à la science-fiction, chaudement recommandé par Philippe Boisnard lui-même), d’une perversité définitive : le format de cette revue change à chaque numéro, obligeant les collectionneurs fétichistes à succomber à une crise de nerfs terminale. J’ai fait remarquer à mon vendeur d’aspirateurs n°1 (l’éditeur, vraisemblablement) que ce n’était pas très gentil et que j’étais moi-même un peu extrémiste sur les bords à propos des livres. Je ne sais plus ce qu’il m’a répondu, mais cela me rappelle qu’il avait essayé de me vendre un road-movie scatologique, un roman qui s’appelle Viva la merda !. Lui révélant que je n’étais pas très axé scato et qu’en la matière, je m’étais arrêté à Rabelais, il me répondit qu’il s’était lui arrêté à Bataille. Tout cela pour dire que les éditions Hermaphrodite ont une ligne éditoriale bien à elles, explorant les marges corporelles de la raison post-humaine, une maquette super chouette qui m’a fait succomber, et un éditeur qui sait profiter de la curiosité d’un lecteur avide d’objets littéraires non identifiés, de livres hors-normes.

J’ai donc émergé en fin de journée du chapiteau, quand même allégé de 130 €, me jurant à moi-même que l’on ne m’y reprendrai plus, que la prochaine fois, je saurai garder mon sang-froid et ne pas succomber à la fièvre acheteuse.

Mais je sais bien que jeudi, au Publicis Drugstore des Champs, je risque de faire encore des bêtises. La solution : y aller sans argent.

mercredi 19 septembre 2007

Soirée au Zango bar (Knud Romer : sa vie, son œuvre)

Nous étions lundi soir au Zango Bar pour rencontrer Knud Romer, un auteur danois, à l’occasion de la parution en France de son livre, Cochon d’Allemand, aux éditions Les Allusifs. Nous, c’était essentiellement des libraires et des blogueurs, d’ailleurs séparés en deux groupes distincts à l’étage du Zango Bar, allez savoir pourquoi. (Pour le compte-rendu people de la soirée, lisez Mandor.) Nous étions néanmoins réunis par l’enthousiasme communicatif de Marie-Anne Lacoma, l’attachée de presse de la maison, et de l'éditrice Brigitte Bouchard, et surtout par Knud Romer, qui anima l’apéritif de son inépuisable faconde.

Imaginez un émule danois de Bill Murray, parlant un anglais very fluent avec beaucoup d’humour et d’aisance, et qui, en nous racontant sa vie et la manière dont il est venu à l’écriture, parsème son récit de quelques anecdotes savoureuses qui font flamber sa cote de sympathie auprès d’un public conquis. En voici un petit résumé approximatif, à partir de mes souvenirs de la soirée.


Sa vie

Depuis l’adolescence, Knud Romer voulait devenir « a poet » (à prononcer avec l’accent éthéré de l’inspiration que seul l’anglais peut faire passer). Il avait de cette vocation une image bien romantique, celle du poète aux semelles de vent, troubadour prenant la route pour aller de bar en taverne chanter ses vers contre le gîte et le couvert, et qui sait si un jour (peut-être) n’y rencontrerait-il pas une fille dont l’amour ferait naître d’autres vers, eux-mêmes à l’origine d’encore plus d’amour, et ainsi de suite (le tout raconté avec l’autodérision de circonstance).

Mais voilà, ses vers ne suscitent pas l’enthousiasme attendu chez les éditeurs auxquels il les présente. Recevant lettre de refus sur lettre de refus, il va un jour chez l’un d’entre eux, près à en découdre. Mais c’était l’heure du déjeuner et il ne trouva personne. À la place, il décida de voler quelque chose, pour se venger, et ouvrit un tiroir où il découvrit toutes les lettres qu’il avait envoyées à cette maison d’édition : même pas ouvertes ! Scandale ! Son sang ne fit qu’un tour (bon, j’exagère un peu, mais si peu) et il les prit toutes pour les placarder un peu partout dans les rues de Copenhague (jusque sur les portes d’un institut culturel dont j’ai oublié le nom, mais c’est l’idée).

Nourri par son aspiration à la poésie, il arriva ainsi à l’âge de 35 ans, sans avoir pu être publié et devenir enfin un poète reconnu, mais surtout sans savoir faire autre chose qu’écrire. Il demanda alors à un ami de l’aider et entra ainsi dans une boîte de pub, pour devenir concepteur-rédacteur, métier qui visiblement ne demande aucune qualification particulière. Il devint bientôt un homme puissant, gagnant très bien sa vie, mais il n’était toujours pas heureux, vu que le seul rêve qu’il avait (être publié par l’éditeur de Rilke) n’était pas réalisé.

Voulant combler ce désir de produire de la poésie par son instinct de consommateur, il décida de s’offrir la plus belle chose qu’il n’avait pas : une paire de Berluti faite sur mesures (à ce propos, une blague qui sonnait à peu près comme ceci : la première chaussure coûte plus de 10 000 €, la seconde de la paire est gratuite). Mais cela ne le rendit pas plus heureux (sans blague ?).

Il commença à s’autodétruire : vodka, cocaïne… Il serait alors plus judicieux de le comparer à Frédéric Beigbeder, puisque Knud Romer décida lui aussi de se faire virer de son boulot, à la différence près que Beigbeder écrivit pour se faire virer tandis que Romer se fit virer pour pouvoir écrire. Et pour se faire virer, il écrivit un article publié dans un grand quotidien danois dans lequel il dénonça les pratiques douteuses de son agence à propos d’une campagne de pub bâclée et surfacturée (avec tous les noms à l’appui). Viré de son travail, de son appartement (suite à une péripétie trop longue à raconter ici, mais sachez qu’il est question d’un robinet laissé ouvert et de déchets enfermés dans la cuisine), plaqué par sa copine, il se retrouva dans la rue, SDF avec des Berluti déglinguées aux pieds, symbole de sa ruine.

Et c’est alors qu’il rencontra la femme qui l’accompagnait ce soir-là, au Zango Bar, avec leur enfant en bas âge. Violoniste ou violoncelliste professionnelle, jouant dans l’orchestre symphonique d’une grande radio nationale (si j’ai bien compris), elle le soutint dans son aspiration à devenir un auteur reconnu. Il se mit ainsi à écrire Den som blinker er bange for døden, titre original de Cochon d’Allemand et qui en français veut dire quelque chose comme « Celui qui regarde la mort sans cligner des yeux n’a pas peur de mourir » (quelque chose comme ça, hein, je rappelle que je rapporte tout ça de tête). Il s'agit d'un livre autobiographique dans lequel Knud Romer dénonce le racisme et la discrimination auxquels lui et sa mère - d'origine allemande - ont du faire face dans une petite ville danoise (où l'auteur est né en 1960), encore hantée par le spectre de la Seconde Guerre Mondiale.


Son œuvre

Knud Romer écrit avec beaucoup d’humilité : pour lui, si le lecteur s’ennuie, ce n’est pas par manque de persévérance ou d’attention, mais par la faute de l’auteur, qui n’a pas su garder le lecteur jusqu’à la fin de l’histoire. C’est pourquoi il dit qu’un écrivain doit écrire pour l’autre et non pour l’auto-célébration de son ego selon une esthétique nombriliste.

Dès lors, Knud Romer a pour principe de tailler dans le vif de son manuscrit, à l’élaguer de toutes les scories grossières, pour n’en garder que l’essence. D’où un livre qui dans sa traduction française ne fait pas plus de 174 pages. Pour lui, « a good writer is a good reader », en cela qu’il est (doit être) son premier et plus virulent critique, qui a suffisamment lu pour savoir reconnaître les maladresses d’écriture : à lui ensuite d’avoir le courage de remettre sans cesse l'ouvrage sur le métier (« again and again and again and […] and again »). Un mauvais auteur serait alors celui qui s’arrête trop tôt dans le processus de maturation du manuscrit.

Knud Romer accorde beaucoup d'importance à l'échange qui s'installe entre l'auteur et le lecteur, véritable dialogue intime qui ne peut s'établir qu'en littérature (contrairement au cinéma qui cible une masse de personnes et non l'individu même). Il cherche à atteindre l'émotion la plus sincère pour la communiquer au lecteur et établir ainsi un lien empathique entre eux deux.

A la fin, le livre lu devient celui du lecteur, unique dans son interprétation du texte. Le lecteur se l'est approprié et l'a fait sien. A ce propos, la traduction est également une interprétation et le passage du danois au français a visiblement évincé une ambiguité concernant la dernière image du texte, où l'on voit l'auteur dégoupiller une grenade et la lancer dans une rivière. Dans le texte original, on ne sait pas si ce qu'il jette est la goupille ou la grenade, le résultat étant alors très différent : dans le premier cas, c'est l'image de l'auteur qui par son livre se met à nu et s'expose en un suicide symbolique à son public ; dans le second cas, c'est la métaphore du scandale provoqué par son livre, du pavé dans la marre qui éclabousse les consciences et provoque des remous dans la société. Libre interprétation.

Quoi qu'il en soit, le Danemark n'est visiblement pas encore près à reconnaître le racisme dont ont été victimes les immigrés allemands dans les décennies qui suivirent la fin de la Seconde Guerre Mondiale, vu que Knud Romer a rencontré dans sa ville natale à la sortie de son livre une levée de bouclier négationniste.


Mon avis sur le livre (à venir)

J'avais terminé Cochon d'Allemand dix minutes à peine avant d'entrer au Zango Bar. La critique arrive bientôt, le temps que mes impressions décantent et se cristallisent en un texte à peu près argumenté.