L'Idiot du Village

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jeudi 10 avril 2008

Je pense à vous mes châtons

Je vous délaisse, ça me désole.

Trop à lire pour écrire : éternel combat.

Ces lignes pour sortir d'ici, en attendant d'y revenir :

dimanche 6 avril 2008

Relire Borges

« Je prévois que l’homme se résignera à des entreprises de plus en plus atroces ; bientôt il n’y aura que des guerriers et des bandits ; je leur donne ce conseil : celui qui se lance dans une entreprise atroce doit s’imaginer qu’il l’a déjà réalisée, il doit s’imposer un avenir irrévocable comme le passé. »

Jorge Luis Borges, Le jardin aux sentiers qui bifurquent, in Fictions.


Je ne saurais dire pourquoi cette phrase m’a marqué, il y a de cela quelques années, la première fois que je l’ai lue ; mais souvent quand je repense au maître argentin, elle me revient, procession funèbre des monstres à venir et de leur cortège d’horreurs.

Je n'aime pas plus l'espoir que le désespoir : promesses faciles d'un réconfort sans cesse reconduit par le sort contre arpège de pleurs montant en fréquence sous le cri de consentantes flagellations... Cependant, selon le balancement des extrêmes qui équilibre l'assiette du monde, il est à prévoir que la cruauté connaîtra dans la compassion, et plus encore dans la beauté (de l'art, de vous, de moi), un concurrent à sa démesure, et qu'anges et démons - si Dan Brown veut bien me prêter pour ce soir son titre best-seller - danseront de concert jusqu'à épuisement, pour enfin nous laisser dormir.

Rumeur, recompose le monde à ton image


« La pluie se mit à taper sur sa machine à écrire. »

Rumeur plus que « criaillerie », comme elles sont usuellement traduites, les Greguerías sont des précipités de poésie qui renferment dans des phrases frappées de stupeur les joyeux d’un monde que l’imaginaire lunaire de Ramón Gómez de la Serna a réenchanté.

« Le crépuscule est l’apéritif de la nuit. »

Cet auteur né à Madrid en 1888 a consigné la rumeur de son imagination depuis l’âge de 22 ans et jusqu’en 1963, année de sa mort. Cette rumeur est parfois cousue dans la trame même de ses autres livres et perce la page comme une déflagration, une fulgurance, un point de convergence et de non-retour : un aboutissement. À l’image des Greguerías, compilation d’une vie passée à jeter en l’air des images rémanentes.

« La lune est la grande cireuse du parquet des lacs. »

Ramón Gómez de la Serna snobe le mot vague de réalité, ou de réalisme, ou de vraisemblance, et martèle les mots qui prendront en tenaille et la réalité et notre rapport à elle pour la façonner à leur image, pour la recomposer, et nous avec elle, au sein d’étincelles de silex.

« Taper à la machine : clouer des mots sur le papier. »

  • Greguerías, de Ramón Gómez de la Serna, Cent pages, 14 €.

samedi 5 avril 2008

Teaser Ramón Gómez de la Serna

« Bien des lecteurs dont l’éducation littéraire est achevée considèrent avec stupeur les « Greguerías ». Ils ne comprennent pas de « quelle façon elles sont une surprise ». Ils y cherchent d’instinct une « maxime », une « pensée », une épigramme. Ils s’attendent à y trouver de « l’esprit », un bon mot, une réflexion morale ayant un caractère universel et permanent. Ils cherchent « la pointe ». Et, comme ils ne trouvent rien de tout cela, la « greguería » leur paraît un défi au bon sens, une naïve platitude, le comble du trivial, la chose, entre toutes, qui ne valait pas la peine d’être écrite. »
Valery Larbaud, en 1919, à propos des Greguerías de Ramón Gómez de la Serna.

Non seulement elles valent la peine d'être écrites, mais encore plus d'être lues (et donc éditées par les passionnés des éditions Cent pages). Un livre gratuit et inutile, c'est-à-dire aucunement utilitaire : n'est-ce pas la plus belle définition d'une œuvre d'art ?

Quant à ces lecteurs qui auraient achevé leur éducation littéraire, il doit s'agir de ceux qui ne lisent plus, jugeant sans doute que cela ne leur sert à rien. Nous ne finirons jamais de lire, il y aura toujours de quoi nourrir notre boulimie. Nous n'achèverons jamais notre éducation littéraire : elle n'en a pas besoin.

mercredi 2 avril 2008

La tombe de l'auteur inconnu #02


« Ce jeune homme, appelons-le Jean Dézert. » Ainsi commence ce court roman dû à une gloire injustement méconnue des lettres françaises : Jean de La Ville de Mirmont, emporté en 1914 par le déluge de plomb fondu qui coulait alors dans les tranchées. Quelques mois auparavant, il avait publié dans un anonymat qui confine à la pudeur 300 exemplaires de ce chef-d’œuvre, le seul qu’il ait eu le temps de commettre : Les Dimanches de Jean Dézert.

Post-moderne avant l’heure, Jean de La Ville de Mirmont nargue les conventions littéraires qu'il subvertit par la raillerie et affiche un certain détachement par rapport à la fiction. Puisqu'il faut donner un nom au personnage principal, autant l'appeler Jean Dézert. Jean Dézert ! Ce nom sonne comme une fatalité congénitale, une promesse de vacuité. Le premier chapitre, sobrement intitulé « Définition de Jean Dézert », souligne bien qu’il s’agit d’un nom – mode d’emploi.

Par cet avatar de l'immarcescible ennui baudelairien, Jean de La Ville de Mirmont propose un roman sur rien et s’inscrit de fait sur la liste noire des « I would prefer not to » qui émaillent la littérature du refus. Consanguinité thématique avec Melville, dont le « Call me Ishmael » n’est pas sans rappeler également notre Jean Dézert.

Il s'agit d'un homme résigné, qui « considère la vie comme une salle d’attente pour voyageurs de troisième classe ». Il est la semaine employé de ministère, et pas de n’importe lequel : le Ministère de l’Encouragement au Bien (Direction du Matériel) – « qui fait écho à la bien réelle Société d’Encouragement au Bien » de l’époque, me souffle le préfacier, Arthur Bernard. (Le préfacier arrive toujours à temps pour sauver le critique.)

La semaine durant, Jean Dézert attend le dimanche, jour plein de vide, qu’il emploie à suivre les conseils glanés dans les prospectus distribués dans les rues de Paris, afin qu’autant faire se peut il n’ait pas recourt à son libre arbitre pour décider de sa vie absurde, forcément absurde.

Au cours d’un de ces périples soumis à l’arbitraire du prospectus, il va rencontrer l’inattendu sous la forme d’une toute jeune femme, Elvire, dont « On devinait en outre qu’il en aurait fallu beaucoup pour l’étonner, mais peu pour la distraire. » De cette beauté versatile au caractère un rien gâté, Jean Dézert va s’enivrer, au point de se fiancer (l’idée n’est pas de lui).

Puis il se défiance (l’idée n’est toujours pas de lui) et trempe son amertume dans le Léthé des plaisirs, de l’alcool et de la mort. Sa vie de débauches ne dure que quinze jours, après il n’en peut plus et reprend sa vie normale, « se sachant de nature interchangeable dans la foule et vraiment incapable de mourir tout à fait ». Et la calme monotonie des jours qui fuient reprend son droit sur la vie de cet homme. Fin du roman.

Jean de La Ville de Mirmont écrit de ce style calme et mesuré qui donne à son livre un charme sûr, une élégance intemporelle, à l’image de cette très belle édition que nous offre Cent pages, dont les livres sont tous signés de cette patte graphique qui fait de leur maquette un modèle de non-conformisme chic.

Un livre to the happy few, et c’est bien dommage, car il gagnerait à être lu davantage.

  • Les Dimanches de Jean Dézert, de Jean de La Ville de Mirmont, Cent pages, 12 €.

dimanche 30 mars 2008

Teaser JdLVdM

« J’ai imaginé un petit roman qui m’amuserait beaucoup. Le héros de l’histoire serait absurde et tout-à-fait dans mes goûts. »
Jean de La Ville de Mirmont, à sa mère, le 11 octobre 1912.

« Les Dimanches de Jean Dézert, si nous étions sérieux, serait un roman célèbre.»
Charles Dantzig, Dictionnaire égoïste de la littérature française, Grasset.

« Ce frère facétieux de Bartleby est aussi le double ennuyé de Jean de La Ville de Mirmont, jeune homme "aux départs inassouvis" et dans la disparition duquel son ami François Mauriac voyait celle de tout un monde d’harmonie et de vie, ces milliers de Jean Dézert emportés dans le fracas des obus. »
Fabrice Gaignault, Dictionnaire de littérature à l’usage des snobs, Scali.

« La pluie a commencé, pluie d’automne, sans sursis, définitive. Il pleut partout, sur Paris, sur la banlieue, sur la province. Il pleut dans les rues et dans les squares, sur les fiacres et sur les passants, sur la Seine qui n’en a pas besoin. Des trains quittent les gares et sifflent ; d’autres les remplacent. Des gens partent, des gens reviennent, des gens naissent et des gens meurent. Le nombre d’âmes restera le même. Et voici l’heure de l’apéritif. »
Jean de La Ville de Mirmont, Les Dimanches de Jean Dézert, Cent pages.

vendredi 28 mars 2008

Les Nouveaux Caractères

Prix Jean Freustié et Prix Roger Nimier 2001, Nos vies hâtives est un roman polyphonique qui s’agence comme une mosaïque dont il faudrait s’éloigner de quelques mètres pour en saisir toute l’ampleur.

Charles Dantzig, dans chacun des chapitres qu’il construit à la manière des pièces d’un vaste puzzle, s’attache à raconter une histoire apparemment fermée sur elle-même, comme une nouvelle indépendante de ses voisines dans un recueil. Mais plus on progresse dans le livre, plus on se rend compte que tout est lié, de ces liens lâches et fragiles que nos existences tissent et lancent au hasard des rencontres et des circonstances, élaborant à notre insu une nouvelle comédie humaine. Ainsi, les vies hâtives que l’on croise au détour d’une page peuvent se retrouver un peu plus loin, simplement évoquées ou vues sous un autre angle, et interpellent de nouveau notre perception pour bousculer ses perspectives.

D’ailleurs, de vies, il s’agirait plutôt de tranches de vies, arrachées par le scalpel de l’auteur à l’incessante ronde de notre monde moderne, fuyant toujours plus vite en avant la peur de l’ennui et du silence. Si le titre n’avait déjà été pris, le livre aurait pu s’appeler Les Caractères, tant il est vrai que Charles Dantzig s’y exerce dans un enthousiasme évident à son sport favori et croque avec plaisir, et même voracité, ces vies aux caractères et aux personnalités aussi diverses que complexes. Dans sa finesse d’analyse, l’auteur a le bon goût de ne jamais vouloir proposer d’explications absolues et nous laisse la marge de manœuvre nécessaire pour lire entre les lignes et penser ; c’est si rare de nos jours, un livre qui nous laisse penser…

Nos vies hâtives condense en un joyeux précipité beaucoup de singularités de Charles Dantzig : son écriture imagée qui invoque des trésors d’originalité pour donner à voir un monde parallèle, le sien ; la nécessaire gaieté pour survivre aux souffrances d’une vie et supporter la médiocrité qui nous environne et nous menace, heureusement compensée par des fulgurances de beauté (en ce sens, Charles Dantzig peut être vu comme un humaniste déçu par l’humain, mais qui lui conserve malgré tout ses préférences) ; son érudite cinéphilie qui nous propose de profondes réflexions sur l’art, donc le roman ; enfin, malgré des histoires hachées qui morcellent un peu notre progression dans le livre mais brisent la linéarité de la narration, un plaisir de lecture jamais démenti.

  • Nos vies hâtives, de Charles Dantzig, Le Livre de Poche, 5,50 €.

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