L'Idiot du Village

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dimanche 18 mai 2008

Les nourritures sonores

Via le Fric-Frac Club, j'ai découvert ce petit blog sympa : Food For Your Ears... et d'ailleurs, pourquoi petit ? Ne soyons pas mesquins et saluons ce grand et sympathique blog.

Comme son nom l'indique, il s'agit d'un blog qui traite avant toute chose de musique, mais aussi de cinéma et (un peu) de livres.

Et à ceux qui s'écoutent chanter des complaintes, je conseillerais de visionner ce clip de Radiohead, tiré de leur dernier album et découvert grâce à ce blog :


Radiohead - All I Need (Official MTV Video)

samedi 17 mai 2008

Didier Jacob n'aime pas Françoise Sagan

Pourquoi ne l'aime-t-il pas ? Parce que c'est elle, parce que c'est lui : à cause de préjugés.

Il ne lui reproche pas sa frivolité, qui lui fait perdre en profondeur ce qu'elle gagne en légèreté (comme un sifflement allègre pour tromper l'ennui qui l'étouffe). Ce qu'il lui reproche, c'est ni plus ni moins d'être née bourgeoise. Gide avait refusé le manuscrit de Proust, trop rive droite, trop snob : ici, c'est pareil. Didier Jacob est réputé pour sa mauvaise foi et ses jugements péremptoires (on pose souvent au juge péremptoire en croyant se doter d'une personnalité : on ne fait qu'embrasser les préjugés avec lesquels on est né). Il nous livre ici un procès d'intentions, et surtout, ce reproche aberrant :

« Chez Sagan, ce ne sont pas les pauvres qui angoissent. Ce sont les autres, parce qu'ils aiment Brahms : faut qu'ils aillent au concert. Ca finit par faire des frais. Alors que les pauvres. Ils aiment simplement. Ils ne se cassent pas la tête à se faire tromper par la bourgeoise. On ne les voit pas, de toutes les manières. »

Il manque aussi les hémiplégiques qui gagent des courses en fauteuil roulant, les immigrés clandestins, les femmes battues... enfin tous ces sujets qui sentent le mélo politiquement correct. Peut-on sincèrement juger une œuvre pour ce qu'elle n'est pas ?

Un roman n'est pas la représentation proportionnelle d'une société, c'est la transpiration d'une obsession : chez Sagan, l'ennui, partant les plaisirs pour le tromper. Et je vais vous dire, c'est mieux que chez certains.

lundi 12 mai 2008

Sade, ou le littérateur pornographe

Certains livres sont lus pour de mauvaises raisons (les extralittéraires), ce qui sauve parfois leur auteur de l’anonymat, où leur absence de talent (je ne parle même pas de génie) les aurait sinon confinés.

Ainsi Sade, marquis, littérateur et pornographe. Sa philosophie de boudoir libertin tient plus de la logorrhée puérile d’un agitateur priapique que d’une œuvre littéraire écrite : aucune image mais beaucoup de clichés, aucune pensée mais beaucoup de provocations gratuites, pour choquer les bonnes mœurs. Et quel bavardage ! quelle admiration pour sa propre subversion !

Il n’y a rien de plus conformiste que la subversion, toute rébellion tendant à se muer en ce qu’elle combattait : un système. L’esprit sadien n’est qu’une combinatoire de toutes les possibilités de plaisir offertes par le corps humain, une combinatoire purement mécanique, toute desséchée, sans aucune sensualité ni créativité. La sensualité est à la sexualité ce que l’érotisme est à la pornographie : une étincelle d’art dans un peu de vie. Le sexe est ici réduit au simple rôle d’arme transgressive : il devient d’un ennui !

Et quand les plaisirs indolores sont épuisés, ou plutôt quand ils l'ont épuisé, Sade a recourt à la cruauté pour divertir son indifférence : la puérilité est le premier masque des monstres.

Pourtant, La philosophie dans le boudoir vaut d’être lue à voix haute, pour rire entre amis de ce ridicule marquis (et c'est encore trop le flatter).

lundi 5 mai 2008

Qu'est devenue la critique avant-courrière ?

« Le développement du romantisme français va faire les beaux jours de la critique en donnant à la querelle des anciens et des modernes, récurrente dans l’histoire intellectuelle de la nation depuis la fin du XVIIe siècle, un renouveau d’actualité. De plus, dans le cadre d’une promotion du statut de l’écrivain, qui, comme l’a montré Paul Bénichou, est appelé à assumer une partie des fonctions du prêtre, la fonction même de critique bénéficie d’une revalorisation en ce qu’elle aide à la constitution d’un terreau favorable à la création, qu’elle prépare, loin de se borner à l’accompagner en parasite ; le temps de la « critique avant-courrière » peut revenir et Saint-Beuve songer à revêtir le costume d’un nouveau Boileau. »

« [Sainte-Beuve] amorce une inflexion des missions de la critique, non plus tournée seulement vers la glorification du passé ni même vers son étude objective, mais qu’il ne tarde pas à définir lui-même comme « avant-courrière » en ce qu’elle se donne pour fonction d’annoncer les nouveaux talents et de les faire valoir. Plusieurs années durant, Sainte-Beuve consacre son activité critique dans la Revue des Deux Mondes à deux tâches complémentaires, qu’il considère comme l’exemple de cette nouvelle critique militante : évaluer la place actuelle des auteurs classiques et faire ressortir le génie de Victor Hugo (du moins jusqu’à leur brouille). […] C’est ainsi que, pour un temps, critiques et créateurs travaillent main dans la main à l’avènement d’une littérature nouvelle. »

Jean-Thomas Nordmann, « La "relation critique" au XIXe siècle », in Histoire de la France littéraire (volume 3 : Modernités XIXe - XXe siècle), volume dirigé par Patrick Berthier et Michel Jarrety, p. 454, 455 et 458, PUF, 2006.

« Annoncer les nouveaux talents et les faire valoir » : qu'est-elle devenue, cette « critique avant-courrière » ?

La critique contemporaine a trop tendance à niveler la valeur des livres par un relativisme énervant. Elle se borne le plus souvent (à part pour les mastodontes attendus) à restituer une impression de lecture, indépendamment de l'ambition et de la portée du livre, et je ne parle même pas du style de l'auteur. Un résumé en quelque sorte, nuancé par des jugements ponctuels.

Même si le jeu du temps est indispensable pour faire disparaître par érosion les livres mineurs et faciliter par ce recul le travail du critique, il n'en demeure pas moins que j'aime à croire en la possibilité d'une critique avant-courrière avançant parallèlement à la ligne des écrivains, chacun sur une rive de ce fleuve d'encre dont les hydrographes seraient bien en peine de prédire les crues futures.

jeudi 1 mai 2008

Ma petite dose

Jean Freustié est de retour ! Non pas qu’il ait ressuscité tel Lazare sortant de son tombeau, mais l’actualité des rééditions le fait revivre en librairie. La Table Ronde publie ainsi à la petite vermillon une réédition de son premier roman, Ne délivrer que sur ordonnance, suivi de L’Entracte algérien et d’un entretien avec l’auteur en guise de postface. Tout cela bâtit un livre de belle tenue qui permet de redécouvrir le meilleur roman de l’auteur, son premier.

Algérie, Seconde guerre mondiale, débarquement des alliés : voilà pour le cadre. Et voici pour la toile : amour, angoisse et drogue.

Médecin militaire que la guerre ne cesse de fuir, Michel trompe son ennui avec la femme d’un ami, Suzanne, qu’il pourvoit en morphine, ce doux poison qu’un autre homme lui a fait adorer. Par désœuvrement ou par amour pour sa maîtresse, on ne sait trop (les deux sans doute), Michel la suit un jour dans sa descente au paradis artificiel de la morphine : « J’emplis à nouveau la seringue. Une journée si exceptionnelle justifiait une conduite exceptionnelle. Je me fis aussi une piqûre, la première. »

Dès lors, l’inexorable engrenage s’ébranle et s’apprête à broyer peu à peu la conscience d’un être dont la faiblesse est de ne pas se croire suffisamment fort pour supporter cette chienne de vie. La drogue remplace alors le courage, et l’euphorie artificielle la joie de vivre, jusqu’au matin où il vomit littéralement cette vie devenue vice, ce vice qui lui donne de moins en moins la force de continuer, qui l’oblige à se piquer de plus en plus souvent, ce vice devenu maître. Dégoût et addiction s’unissent pour le laisser impuissant.

Michel erre d’affectations en nouvelles amours, tout au plus des ports d’attache où fuir et se mentir, pour espérer le retour de l’espoir, oublier le départ de Suzanne. Étreint par une angoisse existentielle profondément prégnante, comme préexistante à toute expérience, Michel est tenaillé entre son aspiration à un moi idéal et sa culpabilité de n’être que lui-même, incapable de trouver sa place dans la société coloniale, pas même dans l’armée, lui l’éternel exilé de la guerre et de la vie.

D’une ironie sèche, Michel tient le récit de son combat quotidien contre la drogue et la réalité, un combat sans éclats ni grandes manœuvres, où les jeux d’alliance sont mouvants : tantôt allié à l’une, tantôt à l’autre, Michel lance toutes ses forces tout à tour contre la drogue et la réalité, joue le jeu de l’une contre l’autre et les deux le broient, lui l’éternel perdant.

Puisant dans sa propre expérience de mophinomane, l’auteur – par des phrases qui tombent sans un faux pli et claquent comme un fouet – révèle la fragilité d’un homme en proie à la déréliction la plus extrême, réduit aux ruses les plus viles pour s’approvisionner en drogue, condamné à jouer un drame aux enjeux si médiocres qu’il lui est devenu impossible de s’élever au-dessus de sa condition pour trouver le courage de guérir. Une femme qui l’a aimé le dénonce pour son bien aux autorités militaires. S’annonce alors le difficile retour à la vie, et la promesse d’une rédemption, voire la tentation de la religion. La fin est ouverte, à chacun de l’imaginer selon son cœur, où ce chef-d’œuvre a déjà trouvé sa place.

  • Ne délivrer que sur ordonnance, suivi de L'Entracte algérien, de Jean Freustié, La Table Ronde, 10 €.

vendredi 25 avril 2008

Le dictionnaire, une invention bien française

Le dictionnaire doit être une invention française, tant il est vrai que nous en avons la passion. J'ai déjà (trop) parlé de celui qui occupe ma table de chevet, qui s'y incruste jusque tard dans la nuit. Il y en a d'autres, par exemple le Dictionnaire amoureux de la France de Denis Tillinac (oui, celui de La Table Ronde), qui me tentent assez. A la différence du roman et de sa lecture linéaire, un dictionnaire se savoure par bouchées prises au hasard... qui en appellent d'autres... jusqu'à l'indigestion. Et on recommence, juste après le digestif (mettons quelques vers d'un poète léger, ou les morceaux de choix d'un nouvelliste aérien).

J'ai cependant l'impression qu'à côté des ouvrages réellement écrits, s'entassent sur les étalages de nos librairies (par mode, par facilité, par intérêt) de plus en plus de ces livres formatées sur le concept astucieux et rentable de la culture générale appréhendée d'une manière ludique et décalée, ce qui fait d'eux des ouvrages de curiosité, à la profondeur hélas vite épuisée. Comme toujours, les pépites ne sortent pas sans leur gangue.

lundi 21 avril 2008

Je préfère les bonsaïs

La littérature anglaise se nourrit de l’import des anciennes colonies de la Couronne. À la confluence de cette langue occidentale greffée à des cultures locales et de l’inspiration protéiforme des auteurs qui émergent de cette hybridation, on doit une bonne partie du dynamisme de la scène littéraire anglaise, comme si les liens économiques qui unissent le Commonwealth sont doublés
d’une identité littéraire commune, qui s’exprime selon des formes et sur des sujets avec l’énergie que délivre cette véritable transfusion.

Ceci pour les généralités. Voilà maintenant le dernier roman de l’Indien anglophone Vikram Chandra : Le Seigneur de Bombay. Vous n’avez pas pu le louper : éditée par Robert Laffont, cette somme d’un millier de pages sur la ville de Bombay est recouverte de cette couverture en lamé or du plus bel effet bling-bling, avec vrais-faux impacts de balles pour le soufre du sensationnel. Écrit en anglais (d’ailleurs, « investigate » se traduit par « enquêter » et non « investiguer » !), le livre est émaillé de nombreux termes empruntés aux différentes langues et autres dialectes qui cohabitent en Inde pour former cette mosaïque aux accents bigarrés. Certains de ces termes font directement référence à la culture indienne, les autres sont là pour faire « couleur locale », comme les divers argots qu’emploient certains personnages selon leur environnement social. Cela nécessite un retour incessant au glossaire en fin de livre, ce qui devient vite fastidieux : on préfère continuer à lire d’après le contexte.

Le titre fait référence au roi de la pègre locale dont un inspecteur de police découvre le corps inerte après qu’il s’est suicidé dans son bunker. S’ensuit une enquête dont l’enjeu n’est ni plus ni moins que la survie des vingt-six millions d'habitants de la région de Bombay.

Autour d’une intrigue haletante digne d’une série américaine, tournoie un ballet de personnages (chorégraphie made in Bollywood) donnant à voir Bombay (partant l'Inde) dans tout ce qu’elle a de moins attrayant et de plus vrai : corruption, criminalité, prostitution, discriminations raciales, pauvreté et insalubrité des bidonvilles... L’auteur nous propose un parcours touristique underground, dans le Bombay des faunes interlopes et de l’argent facile, des petites misères et des grandes injustices. Le panorama est assez complet, on aimerait juste que le guide nous laisse plus de temps pour flâner aux points d’arrêt et saisir la réalité et les personnages autrement qu’à travers notre polaroïd et avec les doigts boudinés du touriste mal dégrossi.

Hélas, Vikram Chandra livre ses personnages avec le mode d’emploi, cet index des explications livrées clé en mains. Une explication signale toujours une paresse de l’auteur qui, emporté par son intrigue, ne veut pas perdre le temps de suggérer, selon la règle d’or du « show but don’t tell ». Et des explications, il y en a beaucoup dans ce livre épais, tant et si bien que les personnages dévoilent parfois leurs ficelles de marionnettes, et l’auteur d’apparaître derrière le rideau de la scène, un panneau de sous-titres à la main. Le raccourci devient une longueur et entrave le lecteur dans son désir d’empathie envers les personnages. Et dire que l’auteur sort d’un atelier de creative writting ! Ce qui aurait tendance à confirmer un doute personnel : il ne suffit pas de savoir bâtir une intrigue bien charpentée pour écrire un livre qui aurait un tant soit peu de tenue littéraire. Peut-être d’ailleurs qu’il s’agit moins de construction que de destruction : de nos préjugés, de nos facilités, de nos paresses, des longueurs enfin. Écrire, c’est choisir ; choisir, c’est élaguer ; un livre est un bonsaï. On voit que je m’égare. Reprenons.

Je suis peut-être injuste : il y a par moments de belles phrases, des images surprenantes (surprenantes car enchâssées dans une parure grossière), des instants simplement saisis dans le vif, dans cet intervalle délicat qui sépare l’éphémère de l’évanescent. Mais tout cela ne justifie pas le Hutch Crossword Book Award 2006.

  • Le Seigneur de Bombay, de Vikram Chandra, Robert Laffont, 24 €.

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