L'Idiot du Village

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mercredi 24 septembre 2008

Horacio Castellanos Moya à la Maison de l'Amérique latine

J'étais ce soir à la Maison de l'Amérique latine pour écouter Horacio Castellanos Moya parler de son œuvre et de son dernier roman, Là où vous ne serez pas, publié chez Les Allusifs comme ses précédents textes. Cet auteur du Salvador que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais lu, m'a plu, par son humour plus que par les interrogations littéraires de ce soir. Ce genre d'événements ne permet hélas que très rarement de fouiller le fond d'une œuvre ou d'amener dans le temps et l'espace de la rencontre des questions intéressantes.

Je me suis tout d'abord aperçu que mon espagnol était bien rouillé aux articulations après quelques années remisé au placard. André Gabastou, le traducteur de Castellanos Moya, assurais en live la traduction des propos de l'auteur, mais son attention était quelque peu flottante au cours de la rencontre et on ne suivait que difficilement le jeu des questions-réponses entre l'auteur et Alexandre Fillon, critique littéraire de son état si j'ai bien tout compris.

Par ailleurs, cette rencontre m'a permis de remarquer combien un lecteur peut greffer à un auteur ses propres préoccupations au lieu de l'interroger et de découvrir ce qui fait sa singularité. Ainsi ce soir, avons-nous pu assister à un déballage d'ego, comme ce vieux con qui persistait à dire, ma bonne dame, que les jeunes ne lisent plus et que nous sommes envahis par les merdes américaines (je cite), bref, qu'il n'y a plus de saisons. J'avais honte pour lui et plaignais Castellanos Moya et son traducteur de devoir supporter un tel discours. Et on citait les banlieues, et on parlait de Sarcelles, et je me disais combien ce soir le lectorat se montrait provincial. L'inverse de la littérature.

Un auteur ne devrait jamais rencontrer ses lecteurs, il en apprend plus sur eux que sur lui-même et je me dis que parfois il préférait ne pas savoir qui le lit.

Pour en savoir plus sur l'auteur, lire Fausto et Anne-Sophie.

EDIT 27/09/08 : je précise pour Anne-Sophie que le vieux con en question faisait bien partie de l'auditoire (visiblement, cela n'était clair que pour moi).

jeudi 18 septembre 2008

Ah ah !

Lu aujourd'hui dans le Figaro Littéraire :

Un ticket Houellebecq-Dantec

Le livre à « deux voix » tant attendu chez Flammarion, le 2 octobre, serait en fait constitué d'échanges entre Michel Houellebecq et Maurice G. Dantec. Les deux écrivains, qui se connaissent bien, parleraient de religion, de littérature, de musique et des médias.

Les listes de Dantzig

Fort du succès de son Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig prépare un inventaire à la Prévert dans Encyclopédie de tout et de rien, à paraître en janvier chez Grasset. Esprit de vagabondage pour cet ouvrage composé uniquement de listes, un peu à la manière de ces recueils de miscellanées très en vogue outre-Manche.

À part faire les revues de presse, je sais aussi lire et écrire de vraies notes intéressantes, mais bon, là, vraiment plus le temps. Désolé. Les livres continuent à s'empiler, attendent d'être pillés.

jeudi 11 septembre 2008

Too late, en occitan

Le Figaro Littéraire parle aujourd'hui de Paul-Jean Toulet, et c'est très bien ! Ses Contrerimes sont, selon Paul Valéry, « ces corps de très petit volume qui ont une immense surface à cause de la découpure savante qui les refouille le plus profondément du monde. La matière, à ce degré de finesse, n'est plus elle-même, et s'approche du système nerveux. » De là que d'aucuns les considèrent comme de simples bibelots, comme le fait remarquer avec justesse Jean-Luc Steinmetz, qui signe pour GF-Flammarion une très belle édition.

Sous l'ironie précieuse de Toulet, dans les plis de sa si personnelle syntaxe, perce la mélancolie d'un désillusionné : « Ces roses pour moi destinées/ Par le choix de sa main,/ Aux premiers feux du lendemain,/ Elles étaient fanées. » Le nom de contrerime vient de la manière qu'il a de faire tenir un quatrain : les octosyllabes et les hexasyllabes alternent alors que les rimes s'embrassent. Ce boitement imprimé à une forme traditionnelle révèle toute la minutie de cet orfèvre du vers désenchanté, qui, par delà son classicisme apparent, est indéniablement moderne, car novateur.

Et s'il est court, c'est qu'avant tout il est dense, sans être lourd : léger.

  • Paul-Jean Toulet, Les Contrerimes, Nouvelles Contrerimes, GF-Flammarion, 7,80 €.

lundi 8 septembre 2008

Je suis vivant et vous êtes morts

Je savais Dick parano, mais ce n’est qu’en lisant Je suis vivant et vous êtes morts, la biographie romancée qu’Emmanuel Carrère a consacrée en 1993 à l’auteur d’Ubik, dont est tirée la phrase éponyme, que j’ai découvert à quel point Philip Kindred Dick (1928-1982) était fêlé.

Je savais Emmanuel Carrère attiré par les cas limites, mais en s'intéressant à ce schizoïde-manipulateur-tyrannique-endogame-compulsif-shooté-au-speed, dont l'imagination foisonnante déborde de beaucoup le style, il livre non seulement un livre passionnant, qui s'immisce totalement dans les fêlures de l'œuvre pour mimer la pensée déréglée de Dick et ainsi jeter un éclairage rétroactif des plus pertinents sur ses grands romans SF, mais il laisse aussi apercevoir une cartographie en creux de son imaginaire, dont une hypothétique trinité pourrait être composée de Dick, Kafka et Lovecraft - triangle maudit par sa géométrie qui ne répond en rien aux axiomes d'Euclide.

Bien sûr, un esprit scientifique, attaché à une vérité factuelle, pourrait lui reprocher de ne pas se cantonner aux faits avérés et d'user de son imagination d'écrivain pour combler les espaces entre les mots... mais ce serait dénier à l'imagination la puissance d'approcher par la bande une vérité qui, regardée en face, a plus souvent tendance à se dérober qu'à se dévoiler. Et quand il s'agit de folie pure, c'est peut-être encore la meilleure solution. Il faut aussi reconnaître à Carrère le travail de fond qui sous-tend cette biographie sérieuse et barrée.

Résumer la vie et l'œuvre de Dick, autrement que par ce livre, ne me semble que vaine paraphrase.

  • Emmanuel Carrère, Je suis vivant et vous êtes morts, Le Seuil, « Points », 6,95 €.

mardi 2 septembre 2008

Je suis né trop tard dans un monde trop vieux


Bertrand Schefer publie aux éditions Allia son premier roman, L’Age d’or. Au dixième chapitre de ce livre qui exactement en compte vingt, point de bascule qui illumine ce qui précède et va suivre, une phrase en point d’interrogation se détache de la page : « l’or est-il le signe d’un pays disparu et dissout ou le point de départ d’une prochaine apparition ? » C’est bien ce balancement entre un passé révolu et idéalisé, idéalisé car révolu, et un avenir incertain qui chaque matin se dérobe davantage à l’horizon, qui imprime au texte sa dynamique houleuse. Pris en étau entre hier et demain, le présent est réduit à une fragile ligne de démarcation tendue dans le vide et sur laquelle le narrateur évolue en équilibre, les bras écartés au-dessus de l’abîme, trop appliqué à ne pas tomber pour apprécier sa vie comme elle le mériterait. Il ne s’agit donc pas d’une simple nostalgie complaisante, comme aurait pu le laisser craindre le titre, mais bien d’une inspiration néo-romantique qui se coule dans le sillon tracé par Alfred de Musset avec sa Confession d’un enfant du siècle : le regret d’un passé qui n’est plus, l’attente d’un avenir qui n’est pas encore. Reste le présent, l’esprit du siècle qui pour Schefer est « mouvement perpétuel », monstre cannibale qui n’a plus que lui à dévorer. De cette spirale sans fin ni sens, les personnages sont éjectés selon des tangentes qui les échouent sur la rive du temps. Spectateurs de leur vie, ils sont aussi spectateurs de leur naufrage.

Mais pas seulement, car « Le regret se transformera peu à peu en jouissance du regret. La déception deviendra un jour plénitude. Et du gouffre du présent jaillira sans doute un beau néant nostalgique. » De cette incapacité à jouir du présent, naît par anticipation une nostalgie qui, dans un monde privé de gouvernail, reste la seule illusion à chérir, avant de sombrer dans le nihilisme, ultime refuge de ces naufragés qui évoquent « la mort comme solution possible, le malheur comme condition nécessaire ». C’est qu’ils sont jeunes, c’est-à-dire blasés, et tentent de jouer l’énième représentation d’une génération perdue. Schefer peint assez bien cette solitude moderne, l’isolement et la vacuité des êtres – « C’est dimanche, le ciel est assez bas, le froid commence à s’emparer de la ville et dès cinq heures du soir, les gens se massent dans les cafés. »

Ces naufragés portent des noms comme des mannequins en plastique des étiquettes. Ils sont interchangeables, sans consistance. D’ailleurs, on ne sait jamais trop qui est qui, car ils sont moins incarnés que porteurs d’instances existentielles qui peinent à se faire entendre dans la rumeur du monde. Aussi les corps s’effacent-ils dans une lumière blanche et aveuglante, qui aplanit les reliefs et envahit tout, et que saisit Schefer à la manière d’un peintre impressionniste. Et si ces corps évanescents, partant les personnages, peinent à exister dans cet incandescent magma de photons, c’est aussi peut-être que le monde moderne – dessiné en creux par cette présence désincarnée – leur refuse leur part d’oxygène.

Le livre est une succession de tableaux impressionnistes qui versent parfois dans l’expressionnisme, pour mieux traduire l’aliénation contemporaine, comme cette ouverture très belle pour un premier roman : « C’est là, dans Paris, à quelques mètres de la Seine qui coule vert-de-gris au ras des quais. Les morts se relèvent dans une odeur d’alcool. On les voit errer dans les supermarchés et remplir des caddies sans y penser. Ils traînent les pieds en râlant, des haches fichées dans la tête. » L’emboîtement de ces tableaux en des séquences qui se télescopent de manière quasi cinématographique fait penser, par cet art de l’ellipse et de la narration déstructurée, au travail de certains cinéastes auteurisant – je pense surtout à Gus van Sant. Les plages de temps s’imbriquent les unes dans les autres comme des morceaux d’écorce arrachés et rassemblés par le vent. Le narrateur vit déconnecté de ce monde flottant, émanation éthérée du souvenir de notre réalité. (Je devrais aussi citer David Lynch, pour ce refus radical d’offrir le moindre mode d’emploi.)

Au dixième chapitre encore, décidemment le pivot central de ce livre qui se dérobe constamment sous les pas du lecteur désorienté, un coup de feu dans une forêt silencieuse fracture le cours du temps replié sur lui-même et le retourne comme un corps vaincu qui déroule alors une narration plus fluide, presque continue. Ce coup de feu est tout à la fois symbole et catalyseur fuligineux d’une rupture entre le narrateur et son frère, double négatif et maudit, pour ainsi dire son envers rimbaldien. Cette détonation dans le vide du temps et de l’espace marque le narrateur de son empreinte initiatique et lui révèle que s’il avait retourné le canon contre lui, « la mort n’aurait jamais été que cela : une question de direction, un simple mouvement dans l’espace qui effacerait le temps. » De là aussi l’inflexion de la narration, qui suspend ses errements hiératiques pour s’inscrire dans une continuité qui est peut-être l’occasion pour le narrateur de reconstruire la scène d’une histoire d’amour fanée, de rassembler les fragments d’une vie éparpillée pour lui conférer un semblant de sens, à défaut un peu de tenue.

D’une écriture tendue à rompre, Schefer a poli avec patience ce petit bijou dont sourd une beauté qui percole à travers l’entendement pour toucher notre sensibilité. Il a décapé sa prose de toute aspérité, gommé l’essentiel pour ne garder que les détails, et des images fulgurantes : « Il semble que le ciel va s’ouvrir pour laisser fuir la nuit. » Si l’ellipse est la signature indéniable du talent, alors nous tenons là un talent prometteur, si tant est qu’il prenne garde à ne pas effacer complètement ses personnages.

Bertrand Schefer, L’Age d’or, Allia, 96 pages, 6,10 €.

lundi 1 septembre 2008

Fuir la perfection

« La perfection, ami, n’est pas plus faite pour nous que l’immensité. Il faut ne la chercher en rien, ne la demander à rien, ni à l’amour, ni à la beauté, ni au bonheur, ni à la vertu ; mais il faut l’aimer, pour être vertueux, beau et heureux, autant que l’homme peut l’être. » Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle.

Je devrais en écrivant appliquer plus souvent ce conseil : il m’épargnerait quelques crampes d’écriture.

Arrive bientôt sur vos écrans une critique du premier roman de Bertrand Schefer, L'Age d'or, publié aux éditions Allia en cette rentrée 2008 - au fait, je vous fais grâce des réflexions maintes fois rabâchées sur la rentrée littéraire, vous avez mieux à lire.

mercredi 30 juillet 2008

Le Temps mange la vie

Rétention d'encre estivale - démarrage asthmatique du dernier Amis - lecture de la biographie de Remy de Gourmont par Charles Dantzig (préface de chic jubilatoire) - concept de dissociation des idées à découvrir - Pessoa entamé - Bolaño toujours en stand-by et La Route qui m'attend...

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