L'Idiot du Village

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lundi 5 mai 2008

Qu'est devenue la critique avant-courrière ?

« Le développement du romantisme français va faire les beaux jours de la critique en donnant à la querelle des anciens et des modernes, récurrente dans l’histoire intellectuelle de la nation depuis la fin du XVIIe siècle, un renouveau d’actualité. De plus, dans le cadre d’une promotion du statut de l’écrivain, qui, comme l’a montré Paul Bénichou, est appelé à assumer une partie des fonctions du prêtre, la fonction même de critique bénéficie d’une revalorisation en ce qu’elle aide à la constitution d’un terreau favorable à la création, qu’elle prépare, loin de se borner à l’accompagner en parasite ; le temps de la « critique avant-courrière » peut revenir et Saint-Beuve songer à revêtir le costume d’un nouveau Boileau. »

« [Sainte-Beuve] amorce une inflexion des missions de la critique, non plus tournée seulement vers la glorification du passé ni même vers son étude objective, mais qu’il ne tarde pas à définir lui-même comme « avant-courrière » en ce qu’elle se donne pour fonction d’annoncer les nouveaux talents et de les faire valoir. Plusieurs années durant, Sainte-Beuve consacre son activité critique dans la Revue des Deux Mondes à deux tâches complémentaires, qu’il considère comme l’exemple de cette nouvelle critique militante : évaluer la place actuelle des auteurs classiques et faire ressortir le génie de Victor Hugo (du moins jusqu’à leur brouille). […] C’est ainsi que, pour un temps, critiques et créateurs travaillent main dans la main à l’avènement d’une littérature nouvelle. »

Jean-Thomas Nordmann, « La "relation critique" au XIXe siècle », in Histoire de la France littéraire (volume 3 : Modernités XIXe - XXe siècle), volume dirigé par Patrick Berthier et Michel Jarrety, p. 454, 455 et 458, PUF, 2006.

« Annoncer les nouveaux talents et les faire valoir » : qu'est-elle devenue, cette « critique avant-courrière » ?

La critique contemporaine a trop tendance à niveler la valeur des livres par un relativisme énervant. Elle se borne le plus souvent (à part pour les mastodontes attendus) à restituer une impression de lecture, indépendamment de l'ambition et de la portée du livre, et je ne parle même pas du style de l'auteur. Un résumé en quelque sorte, nuancé par des jugements ponctuels.

Même si le jeu du temps est indispensable pour faire disparaître par érosion les livres mineurs et faciliter par ce recul le travail du critique, il n'en demeure pas moins que j'aime à croire en la possibilité d'une critique avant-courrière avançant parallèlement à la ligne des écrivains, chacun sur une rive de ce fleuve d'encre dont les hydrographes seraient bien en peine de prédire les crues futures.

jeudi 1 mai 2008

Ma petite dose

Jean Freustié est de retour ! Non pas qu’il ait ressuscité tel Lazare sortant de son tombeau, mais l’actualité des rééditions le fait revivre en librairie. La Table Ronde publie ainsi à la petite vermillon une réédition de son premier roman, Ne délivrer que sur ordonnance, suivi de L’Entracte algérien et d’un entretien avec l’auteur en guise de postface. Tout cela bâtit un livre de belle tenue qui permet de redécouvrir le meilleur roman de l’auteur, son premier.

Algérie, Seconde guerre mondiale, débarquement des alliés : voilà pour le cadre. Et voici pour la toile : amour, angoisse et drogue.

Médecin militaire que la guerre ne cesse de fuir, Michel trompe son ennui avec la femme d’un ami, Suzanne, qu’il pourvoit en morphine, ce doux poison qu’un autre homme lui a fait adorer. Par désœuvrement ou par amour pour sa maîtresse, on ne sait trop (les deux sans doute), Michel la suit un jour dans sa descente au paradis artificiel de la morphine : « J’emplis à nouveau la seringue. Une journée si exceptionnelle justifiait une conduite exceptionnelle. Je me fis aussi une piqûre, la première. »

Dès lors, l’inexorable engrenage s’ébranle et s’apprête à broyer peu à peu la conscience d’un être dont la faiblesse est de ne pas se croire suffisamment fort pour supporter cette chienne de vie. La drogue remplace alors le courage, et l’euphorie artificielle la joie de vivre, jusqu’au matin où il vomit littéralement cette vie devenue vice, ce vice qui lui donne de moins en moins la force de continuer, qui l’oblige à se piquer de plus en plus souvent, ce vice devenu maître. Dégoût et addiction s’unissent pour le laisser impuissant.

Michel erre d’affectations en nouvelles amours, tout au plus des ports d’attache où fuir et se mentir, pour espérer le retour de l’espoir, oublier le départ de Suzanne. Étreint par une angoisse existentielle profondément prégnante, comme préexistante à toute expérience, Michel est tenaillé entre son aspiration à un moi idéal et sa culpabilité de n’être que lui-même, incapable de trouver sa place dans la société coloniale, pas même dans l’armée, lui l’éternel exilé de la guerre et de la vie.

D’une ironie sèche, Michel tient le récit de son combat quotidien contre la drogue et la réalité, un combat sans éclats ni grandes manœuvres, où les jeux d’alliance sont mouvants : tantôt allié à l’une, tantôt à l’autre, Michel lance toutes ses forces tout à tour contre la drogue et la réalité, joue le jeu de l’une contre l’autre et les deux le broient, lui l’éternel perdant.

Puisant dans sa propre expérience de morphinomane, l’auteur – par des phrases qui tombent sans un faux pli et claquent comme un fouet – révèle la fragilité d’un homme en proie à la déréliction la plus extrême, réduit aux ruses les plus viles pour s’approvisionner en drogue, condamné à jouer un drame aux enjeux si médiocres qu’il lui est devenu impossible de s’élever au-dessus de sa condition pour trouver le courage de guérir. Une femme qui l’a aimé le dénonce pour son bien aux autorités militaires. S’annonce alors le difficile retour à la vie, et la promesse d’une rédemption, voire la tentation de la religion. La fin est ouverte, à chacun de l’imaginer selon son cœur, où ce chef-d’œuvre a déjà trouvé sa place.

  • Ne délivrer que sur ordonnance, suivi de L'Entracte algérien, de Jean Freustié, La Table Ronde, 10 €.

vendredi 25 avril 2008

Le dictionnaire, une invention bien française

Le dictionnaire doit être une invention française, tant il est vrai que nous en avons la passion. J'ai déjà (trop) parlé de celui qui occupe ma table de chevet, qui s'y incruste jusque tard dans la nuit. Il y en a d'autres, par exemple le Dictionnaire amoureux de la France de Denis Tillinac (oui, celui de La Table Ronde), qui me tentent assez. A la différence du roman et de sa lecture linéaire, un dictionnaire se savoure par bouchées prises au hasard... qui en appellent d'autres... jusqu'à l'indigestion. Et on recommence, juste après le digestif (mettons quelques vers d'un poète léger, ou les morceaux de choix d'un nouvelliste aérien).

J'ai cependant l'impression qu'à côté des ouvrages réellement écrits, s'entassent sur les étalages de nos librairies (par mode, par facilité, par intérêt) de plus en plus de ces livres formatées sur le concept astucieux et rentable de la culture générale appréhendée d'une manière ludique et décalée, ce qui fait d'eux des ouvrages de curiosité, à la profondeur hélas vite épuisée. Comme toujours, les pépites ne sortent pas sans leur gangue.

lundi 21 avril 2008

Je préfère les bonsaïs

La littérature anglaise se nourrit de l’import des anciennes colonies de la Couronne. À la confluence de cette langue occidentale greffée à des cultures locales et de l’inspiration protéiforme des auteurs qui émergent de cette hybridation, on doit une bonne partie du dynamisme de la scène littéraire anglaise, comme si les liens économiques qui unissent le Commonwealth sont doublés
d’une identité littéraire commune, qui s’exprime selon des formes et sur des sujets avec l’énergie que délivre cette véritable transfusion.

Ceci pour les généralités. Voilà maintenant le dernier roman de l’Indien anglophone Vikram Chandra : Le Seigneur de Bombay. Vous n’avez pas pu le louper : éditée par Robert Laffont, cette somme d’un millier de pages sur la ville de Bombay est recouverte de cette couverture en lamé or du plus bel effet bling-bling, avec vrais-faux impacts de balles pour le soufre du sensationnel. Écrit en anglais (d’ailleurs, « investigate » se traduit par « enquêter » et non « investiguer » !), le livre est émaillé de nombreux termes empruntés aux différentes langues et autres dialectes qui cohabitent en Inde pour former cette mosaïque aux accents bigarrés. Certains de ces termes font directement référence à la culture indienne, les autres sont là pour faire « couleur locale », comme les divers argots qu’emploient certains personnages selon leur environnement social. Cela nécessite un retour incessant au glossaire en fin de livre, ce qui devient vite fastidieux : on préfère continuer à lire d’après le contexte.

Le titre fait référence au roi de la pègre locale dont un inspecteur de police découvre le corps inerte après qu’il s’est suicidé dans son bunker. S’ensuit une enquête dont l’enjeu n’est ni plus ni moins que la survie des vingt-six millions d'habitants de la région de Bombay.

Autour d’une intrigue haletante digne d’une série américaine, tournoie un ballet de personnages (chorégraphie made in Bollywood) donnant à voir Bombay (partant l'Inde) dans tout ce qu’elle a de moins attrayant et de plus vrai : corruption, criminalité, prostitution, discriminations raciales, pauvreté et insalubrité des bidonvilles... L’auteur nous propose un parcours touristique underground, dans le Bombay des faunes interlopes et de l’argent facile, des petites misères et des grandes injustices. Le panorama est assez complet, on aimerait juste que le guide nous laisse plus de temps pour flâner aux points d’arrêt et saisir la réalité et les personnages autrement qu’à travers notre polaroïd et avec les doigts boudinés du touriste mal dégrossi.

Hélas, Vikram Chandra livre ses personnages avec le mode d’emploi, cet index des explications livrées clé en mains. Une explication signale toujours une paresse de l’auteur qui, emporté par son intrigue, ne veut pas perdre le temps de suggérer, selon la règle d’or du « show but don’t tell ». Et des explications, il y en a beaucoup dans ce livre épais, tant et si bien que les personnages dévoilent parfois leurs ficelles de marionnettes, et l’auteur d’apparaître derrière le rideau de la scène, un panneau de sous-titres à la main. Le raccourci devient une longueur et entrave le lecteur dans son désir d’empathie envers les personnages. Et dire que l’auteur sort d’un atelier de creative writting ! Ce qui aurait tendance à confirmer un doute personnel : il ne suffit pas de savoir bâtir une intrigue bien charpentée pour écrire un livre qui aurait un tant soit peu de tenue littéraire. Peut-être d’ailleurs qu’il s’agit moins de construction que de destruction : de nos préjugés, de nos facilités, de nos paresses, des longueurs enfin. Écrire, c’est choisir ; choisir, c’est élaguer ; un livre est un bonsaï. On voit que je m’égare. Reprenons.

Je suis peut-être injuste : il y a par moments de belles phrases, des images surprenantes (surprenantes car enchâssées dans une parure grossière), des instants simplement saisis dans le vif, dans cet intervalle délicat qui sépare l’éphémère de l’évanescent. Mais tout cela ne justifie pas le Hutch Crossword Book Award 2006.

  • Le Seigneur de Bombay, de Vikram Chandra, Robert Laffont, 24 €.

vendredi 18 avril 2008

Fusée dans la nuit

Après l’écriture automatique, la lecture automatique : lire ce qui nous passe sous les yeux.

« Je crois que j’ai déjà écrit dans mes notes que l’amour ressemblait fort à une torture ou à une opération chirurgicale. Mais cette idée peut être développée de la manière la plus amère. Quand même les deux amants seraient très épris et très pleins de désirs réciproques, l’un des deux sera toujours plus calme ou moins possédé que l’autre. Celui-là, ou celle-là, c’est l’opérateur, ou le bourreau ; l’autre, c’est le sujet, la victime. Entendez-vous ces soupirs, préludes d’une tragédie de déshonneur, ces gémissements, ces cris, ces râles ? Qui ne les a proférés, qui ne les a irrésistiblement extorqués ? Et que trouvez-vous de pire dans la question appliquée par de soigneux tortionnaires ? Ces yeux de somnambule révulsés, ces membres dont les muscles jaillissent et se roidissent comme sous l’action d’une pile galvanique, l’ivresse, le délire, l’opium, dans leurs plus furieux résultats, ne vous en donneront certes pas d’aussi affreux, d’aussi curieux exemples. Et le visage humain, qu’Ovide croyait façonné pour refléter les astres, le voilà qui ne parle plus qu’une expression de férocité folle, ou qui se détend dans une espèce de mort. Car, certes, je croirais faire un sacrilège en appliquant le mot : extase à cette sorte de décomposition.

– Épouvantable jeu où il faut que l’un des joueurs perde le gouvernement de soi-même !

Une fois il fut demandé devant moi en quoi consistait le plus grand plaisir de l’amour. Quelqu’un répondit naturellement : à recevoir, – et un autre : à se donner. – Celui-ci dit : plaisir d’orgueil ! – et celui-là : volupté d’humilité ! Tous ces orduriers parlaient comme l’Imitation de J[ésus]-C[hrist]. – Enfin il se trouva un impudent utopiste qui affirma que le plus grand plaisir de l’amour était de former des citoyens pour la patrie.

Moi, je dis : la volupté unique et suprême de l’amour gît dans la certitude de faire le mal. – Et l’homme et la femme savent de naissance que dans le mal se trouve toute volupté. »

Charles Baudelaire, Fusées, in Journaux intimes, in Œuvres complètes (tome 1), Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ».

Qu'il est usant ! ce prince de l'amertume... Il s'y vautre, il s'y prélasse. (On s'en lasse.)

Son art naît d'une tension entre - d'une part - son aspiration à la vertu et - d'autre part - ce désir qui le dévore et lui dérobe son plaisir, pour le remplacer par la souffrance et l'angoisse auxquelles il vouera un culte obscène. (Il pense sans doute que ça lui donne de la personnalité.)

Son imaginaire sombre et baroque ne cache pas le ton prude qu'il emploie à propos de la morale décadente du bourgeois (intransigeance du nouveau converti, qui prêche les foules de sa harangue trop bien apprise pour ne pas finir en dogme), ce qui fait dire à Charles Dantzig dans son dictionnaire que c'est un « puceau intellectuel » : « Le puceau intellectuel se caractérise par des indignations sur des choses sans importance, une prétention à tout connaître de la vie sans en rien savoir, et des éclairs de génie. » Vous avez dit adolescent ? Adolescent cabotin. Et dandy !

À ce propos, dans Mon cœur mis à nu, toujours dans ses Journaux intimes, il dit une chose délicieuse :

« La femme est le contraire du Dandy.
Donc elle doit faire horreur.
La femme a faim et elle veut manger. Soif, et elle veut boire.
Elle est en rut et elle veut être foutue.
Le beau mérite !
La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable.
Aussi est-elle toujours vulgaire, c’est-à-dire le contraire du Dandy. »

Mais soudain un doute m'étreint : vous en connaissez, vous, des femmes dandies ?

lundi 14 avril 2008

Chroniques p(h)arisiennes ou les sept plaies du roman français

Il ne se passe plus une journée sans que la littérature française contemporaine soit recouverte d’une nouvelle couche de béton, seul linceul dont on veut bien (encore) la recouvrir. Chaque fois on croit que ce sera la dernière, mais la traîtresse n’en finit pas de mourir, alors on recommence, inlassablement.

Dans la rue, sur une estrade, un écrivain talentueux se drape dans une pensée en lambeaux – « c’est ton orgueil que je vois à travers » lui dit un passant, mais cet écrivain n’écoute déjà plus, puisqu’il hurle au loup contre les hyènes et, victime du complexe du martyr, s’oint du crachat de la foule. À trop s’élever contre les cons, on finit soi-même vieux con.

Las d’enterrer sa proie, un magazine culturel connecté (ne cherchez pas, il n’y en a qu’un) la déterre pour exhiber la purulence de ses plaies, la putréfaction de ses traits. Il inaugure ce mois-ci une chronique en sept épisodes sur « les 7 plaies du roman français ». Premier épisode : « Le Roman de normalienne ». Ludovic Barbiéri y éreinte le roman de Judith Bernard Qui trop embrasse, paru chez Stock. C’est pour l’exemple, nous dit-on, elle l’a bien mérité. Peut-être, sans doute même, j’en conviens… mais une double page ne serait-elle pas mieux employée à défendre un auteur qui le mérite ?

Quand cessera-t-on de se lamenter ?

jeudi 10 avril 2008

Je pense à vous mes châtons

Je vous délaisse, ça me désole.

Trop à lire pour écrire : éternel combat.

Ces lignes pour sortir d'ici, en attendant d'y revenir :

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