Changer 4/9
Par Thibault Malfoy le lundi 10 septembre 2007, 08:00 - Extraits - Lien permanent
Comment réussir ses souffrances - où il n'est pas question de sado-masochisme mais de la possible hypocondrie de Marcel Proust.
"Bien que les philosophes se soient traditionnellement intéressés à la quête du bonheur, une sagesse bien plus grande semble résider dans une quête des façons adéquates et productives d'être malheureux. La récurrence obstinée du désespoir signifie que la conception d'une approche pratique de ce désespoir est à coup sûr plus profitable qu'une utopique quête du bonheur. Proust, vétéran du chagrin, le savait bien : "Tout l'art de vivre, c'est de nous servir des personnes qui nous font souffrir." Qu'impliquerait un tel art de vivre ? Pour un admirateur de Proust, le but est d'atteindre à une meilleure compréhension de la réalité. La douleur est surprenante, nous ne comprenons pas pourquoi nous avons été abandonnés en amour ou écartés d'une liste d'invités, pourquoi nous ne trouvons pas le sommeil la nuit ou ne pouvons nous promener dans un pré en période de pollinisation. Identifier les raisons de tels inconforts ne nous exempte pas de la douleur comme par magie, mais peut jeter les premières bases de la guérison. Tout en nous assurant que nous ne sommes pas seuls à subir cette malédiction, la compréhension nous permet de voir les limites et l'amère logique de notre souffrance. "Les idées sont des succédanés des chagrins ; au moment où ceux-ci se changent en idées, ils perdent une partie de leur action nocive sur notre cœur..." Pourtant, trop souvent, la souffrance ne réussit pas à se métamorphoser en idées, et ne nous donne pas un meilleur sens de la réalité, mais nous pousse sur un chemin funeste où nous n'apprenons rien de nouveau, où nous sommes assujettis à encore plus d'illusions et entretenons bien moins de pensées essentielles que si nous n'avions jamais souffert en premier lieu. Le roman de Proust est rempli de ce que nous pourrions appeler les mauvais malheureux, pauvres âmes qui ont été trahies en amour, exclues de soirées, qui souffrent d'un sentiment d'incompétence intellectuelle ou d'infériorité sociale, mais qui n'apprennent rien de leurs maux, et même y réagissent en se lançant dans une série de systèmes de défense désastreux, d'où naissent arrogance et illusions, cruauté et dureté, dépit et rage."
Comment Proust peut changer votre vie, Alain de Botton, p.95-96.
Commentaires