Cochon d’Allemand est un livre autobiographique qui parle des autres : non, il n’y a pas contradiction dans les termes, seulement un auteur talentueux, Knud Romer, qui par l’écriture cherche à restituer à sa mère une présence qu'on lui a refusée jusqu’à la mort.

Ostracisme, discrimination, racisme : des mots abstraits qui ne rendent pas compte des difficultés de la vie quotidienne pour une immigrée allemande dans une petite ville du Danemark de l’après-guerre. D’ailleurs, l’auteur ne les utilise pas : loin de toute emphase, il préfère montrer simplement ce que sa mère et lui durent endurer de par leur ascendance allemande, dans un pays et à une époque où le ressentiment envers le nazisme, en fait une germanophobie généralisée, est très tenace.

Ce surnom de « cochon d’Allemand » n’arrive que tardivement dans le livre, à la page 116 (sur 183), signe que son ambition est moins de s’appesantir avec complaisance sur les blessures personnelles de son auteur que de dresser un aperçu des souffrances d’une famille prise dans les remous de la Seconde Guerre Mondiale. Knud Romer nous ouvre ainsi son album de famille, sans ordre ni chronologie, pour ainsi dire elliptique, où se téléscopent les portraits des grands-parents, des oncles et des tantes, tous plus singuliers les uns que les autres. Ainsi son grand-père paternel qui butta sa vie durant contre la lenteur du progrès à venir confirmer ses projets ambitieux, chacun soldé par un échec cuisant, l’ironie du sort voulant que ses prémonitions ne se réalisent qu’une fois la fin proche pour lui. Ou cette tante, toujours du côté paternel, folle et délirante, et qui n’a de cesse de jouer des personnages, tous plus extravagants les uns que les autres.

Des tragédies discrètes et tristes lient la petite histoire à la grande et impriment leur charge émotionnelle à ce récit dont la lecture fait appel à notre sensibilité et à notre compassion. Une écriture sans effets de manche, mais suggestive, met à plat la vie de cette famille et son histoire, installant parfois une poésie intime et minimaliste, dans des moments que l'auteur évoque sans jamais forcer le trait, et encore moins quand il s'agit de ses propres souffrances.

Cette pudeur à ne pas vouloir emprunter un ton victimiste, à ne pas se vouloir le centre de gravité du livre, est toute à l'honneur d'un auteur qui - pour redonner forme à une mère qu'on n'acceptait pas - s'efface pour mieux la faire renaître.

Dans nos mémoires et par ce livre.