S’est achevée hier la 29e édition du Livre sur la place, « 1er salon national de la rentrée littéraire », se tenant à Nancy place de la Carrière, sous un long chapiteau blanc et un soleil d’une brillance estivale anachronique.

Après une timide ouverture jeudi dernier, le week-end a vu affluer des hordes compactes de touristes en littérature, décrivant autour des stands protégeant les auteurs des mouvements osmotiques d’une lenteur à filer une syncope à toute personne normalement constituée. Au-dessus des têtes résonnait une voix-off exaspérante rappelant à tous qu’il fallait s’hydrater et faire attention aux enfants (des fois qu’on aurait pu en écraser un par mégarde au détour d’une dédicace), tandis qu’on était cisaillé par des mouvements de foule opposés, ballotté en tout sens, écrasé par des pieds anonymes. Vous l’aurez donc compris, ce fut un véritable calvaire pour l’agoraphobe que je suis. Mais que ne ferais-je pas pour acheter un livre orné d’une dédicace ésotérique difficilement déchiffrable ?

J’interrompis donc David Foenkinos dans la rédaction d’un texto (en fait son prochain roman, me révéla-t-il sur le ton de la confidence), pour disserter avec lui de l’importance du titre pour le devenir d’un roman. Ainsi, Qui se souvient de David Foenkinos ? devait s’appeler à l’origine A la recherche de mon idée perdue, titre proustien nettement moins emballant (trop long ?) remplacé à la toute fin de la rédaction du manuscrit par le titre que tout le monde a désormais sous les yeux. De toute manière, cela ne vaut pas la force de frappe marketing du Potentiel érotique de ma femme, qui pour le coup fut une trouvaille géniale.

Puis vint le tour de deux écrivains des éditions Héloïse d’Ormesson : Richard Andrieux et Pierre Pelot. J’avoue que la maquette des livres « H20 » exerce sur moi un pouvoir de fascination qui confine au fétichisme, notamment en ce qui concerne les deux livres que j’ai achetés : José, le premier roman de Richard Andrieux, et Les Normales saisonnières, le dernier-né de Pierre Pelot. José raconte l’histoire d’un garçon de neuf ans qui vit dans son monde imaginaire et reconstruit la réalité qui l’entoure selon ses propres mots, tandis que Les Normales saisonnières montre un homme seul arrivant en Bretagne, une arme dans son sac, pour retrouver une femme jadis aimée de lui. Pierre Pelot (ci-contre sur la photo), vieux pirate vosgien, m’expliqua que ce livre présentait une écriture particulière. D’une part, à aucun moment elle ne laisse le lecteur entrer dans la tête des personnages, qu’on ne peut ainsi comprendre que par leurs actes ou leurs paroles. D’autre part, la narration repose sur une déconstruction chronologique visant à mimer notre propre manière de penser et de reconstruire le passé. L’intériorité de ses personnages glisse ainsi de l’explicite à l’implicite pour envahir la construction originale de cette histoire, qu’il suffit néanmoins de laisser venir à soi pour pouvoir la comprendre, a-t-il précisé, peut-être pour me rassurer.

J’avais pris avec moi le dernier roman de Charles Dantzig, Je m’appelle François, pour le lui faire dédicacer. J’en profitai pour lui parler de son Dictionnaire égoïste, des clichés en littérature et de sa manière bien à lui de les contourner par des images inédites, de la relecture des classiques, etc. : un échange enthousiasmant, mais aussi frustrant, car un salon littéraire n’offre pas la possibilité de discuter vraiment à fond avec un auteur.

Une poignée de main plus tard, j’étais en possession du dernier roman de Philippe Claudel (sur la photo ci-contre), Le rapport de Brodeck, racontant l’histoire d’un survivant des camps chargé par les habitants d’un petit village de l’Est de la France d’enquêter sur le lynchage d’un « étranger » juste après la guerre, ou – pour paraphraser sa dédicace – « une histoire en marge de l’Histoire ».

J’avais repéré dans la sélection des premiers romans de la rentrée effectuée par le Figaro littéraire un livre, celui de Julien Capron : Amende honorable. On y découvre un univers bien particulier : une France parallèle où les condamnés à mort doivent expier l’amande honorable en attendant la guillotine, où la ligue terroriste des VII-Epées sème le désordre, où les médias ont cessé de jouer le quatrième pouvoir pour à la place répéter la vérité du gouvernement. Un premier roman qui semble très ambitieux. Son auteur eut cependant la malchance d’être placé pour le Livre sur la place à la droite de Richard Bohringer, qui fédéra une troupe d’adorateurs hystériques débordant de tout côté, les flashs des appareils photo crépitaient comme de la grêle sur une verrière, les gens se pressaient de toute part pour le voir, cet homme dont je n’ai rien lu, mais que cette attroupement de badauds ridicules m’a à jamais dissuader de découvrir. Car dans les marges de cette marée humaine se tenait Julien Capron, devenu invisible et pire encore, inaccessible. Jouant des coudes, j’arrivai néanmoins à m’approcher pour lui demander son livre. Il parut surpris qu’on le remarque, qu’on s’intéresse à son roman, avec devant lui une pile de livres bien ordonnée et, je crois, même pas entamée (alors que l’après-midi était lui déjà plus qu’entamé) : ai-je été le premier ce jour-là à lui acheter un exemplaire de son roman ? Malédiction aux admirateurs de Richard Bohringer !

Pour être totalement exhaustif dans la narration de mes pérégrinations d’acheteur compulsif, je vais devoir terminer par un épisode qui illustre ma plus grande faiblesse : je ne sais pas dire non. Je commencerais par un avertissement : si vous voyez de loin dans un salon littéraire un stand sur lequel se trouvent des livres des éditions Hermaphrodite, surtout n’approchez pas, fuyez plutôt ! Car vous risqueriez de tomber sur cet habile vendeur d’aspirateurs qui m’a alpagué dès que j’ai touché un de ses livres et dont je n’ai pu me dépêtrer qu’en en lui achetant deux : le recueil de nouvelles de Jean-Marc Agrati, Ils m’ont mis une nouvelle bouche, dont j’avais lu des extraits sur Internet, auxquels je n’avais absolument rien compris (comme il se doit), et une sorte d’épopée cannibale, Pancake, le premier roman de Philippe Boisnard, lui aussi habile vendeur d’aspirateurs (au demeurant fort sympathique). Pour ce prix-là, j’ai eu droit à un exemplaire gratuit de la revue littéraire Hermaphrodite (le n°9, consacré à la science-fiction, chaudement recommandé par Philippe Boisnard lui-même), d’une perversité définitive : le format de cette revue change à chaque numéro, obligeant les collectionneurs fétichistes à succomber à une crise de nerfs terminale. J’ai fait remarquer à mon vendeur d’aspirateurs n°1 (l’éditeur, vraisemblablement) que ce n’était pas très gentil et que j’étais moi-même un peu extrémiste sur les bords à propos des livres. Je ne sais plus ce qu’il m’a répondu, mais cela me rappelle qu’il avait essayé de me vendre un road-movie scatologique, un roman qui s’appelle Viva la merda !. Lui révélant que je n’étais pas très axé scato et qu’en la matière, je m’étais arrêté à Rabelais, il me répondit qu’il s’était lui arrêté à Bataille. Tout cela pour dire que les éditions Hermaphrodite ont une ligne éditoriale bien à elles, explorant les marges corporelles de la raison post-humaine, une maquette super chouette qui m’a fait succomber, et un éditeur qui sait profiter de la curiosité d’un lecteur avide d’objets littéraires non identifiés, de livres hors-normes.

J’ai donc émergé en fin de journée du chapiteau, quand même allégé de 130 €, me jurant à moi-même que l’on ne m’y reprendrai plus, que la prochaine fois, je saurai garder mon sang-froid et ne pas succomber à la fièvre acheteuse.

Mais je sais bien que jeudi, au Publicis Drugstore des Champs, je risque de faire encore des bêtises. La solution : y aller sans argent.