L'imagination est-elle une science exacte ?
Par Thibault Malfoy le jeudi 21 février 2008, 21:32 - Critiques - Lien permanent

Je poursuis ma période Charles Dantzig. Aujourd'hui, L'imagination est une science exacte, livre d'entretiens entre Félicien Marceau de l'Académie française et Charles Dantzig : du premier je n'ai rien lu, du second un peu plus. Le tout est passionnant.
Charles Dantzig explore l'œuvre de l'Académicien à qui il dédia son premier roman, Confitures de crimes. Il y a dedans du roman et du théâtre. Vous avez peut-être, malgré vous, vu l'adaptation d'un des livres de Félicien Marceau, à la télévision ou au cinéma. Mais si, rappelez-vous : Le corps de mon ennemi, avec Jean-Paul Belmondo jouant au Comte de Monte-Cristo. Je ne résumerai pas ici la bibliographie de notre Immortel, sachez seulement qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu Félicien Marceau pour apprécier L'imagination est une science exacte, mais cela donne envie.
Ce livre, au-delà de la relecture d'une œuvre, vaut pour la conception de la littérature que les deux protagonistes ont en commun : la littérature comme réalité sensible autonome de l'autre réalité, celle que l'on nomme naïvement "la vraie vie". Un sacerdoce en quelque sorte, le dévouement à une noble cause, qui nous dépasse et nous élève. La vraisemblance d'un livre est donc un argument irrecevable pour juger de sa qualité : l'imagination et la vérité, la fiction et la réalité (ou du moins celle qui passe pour réalité), sont des notions immiscibles, des droites parallèles dans un espace euclidien. Le seul critère de jugement, la seule légitimité, c'est le talent de l'auteur, partant la beauté de l'œuvre.
Dans cet univers parallèle, le style est une manière d'être, et Félicien Marceau de citer Buffon : le style, c'est l'homme même. Aussi n'est-ce pas un ornement, aussi est-il vain de vouloir opposer le fond et la forme : ils sont consubstantiels. Que les thuriféraires d'une avant-garde en fer forgé et les contempteurs des prétendus stylistes hermético-stériles veuillent bien en prendre note. Le style en soi est un art de vivre, littérairement parlant s'entend. Je parlais géométrie plus haut : en littérature, le plus court chemin entre une pensée et son expression n'est pas la ligne droite, mais le style.
Alors oui, l'imagination est une science exacte.
Commentaires
"Aussi n'est-ce pas un ornement, aussi est-il vain de vouloir opposer le fond et la forme : ils sont consubstantiels."
Je suis très heureux de lire ça ici, après m'être époumoné en vain ailleurs. Appartenir à l'une ou l'autre chapelle semble être devenu une règle dans laquelle je ne me retrouve absolument pas. C'est pourtant l'évidence même, je ne sais pas. On ne fait pas boire l'âne qui n'a pas soif, semble-t-il.
C'est plus un livre de Dantzig que de Marceau, puisque c'est le premier qui l'a mis en forme.
Même si Dantzig est un talent prometteur, il y a quand même une sacrée différence de format entre ces deux écrivains. "L'homme du roi", "Les élans du coeur", "Le corps de mon ennemi", "Appelez-moi mademoiselle", "Capri, petite île" comptent parmi les meilleurs romans de la deuxième partie du XXe siècle.
"L'Oeuf" (joué plus de mille fois à la création, adapté au cinéma, entré au répertoire de la Comédie française) a révolutionné le théâtre : Marceau fait dialoguer une femme mûre avec celle qu'elle était à vingt ans, bouleverse toutes les règles d'unité de lieu, de temps, etc. Il n'est pas toutefois considéré comme un des grands novateurs de la scène française parce qu'il n'a pas la "carte". Et pour cause : il a toujours refusé d'obéir aux mots d'ordre.
Sa somme sur Balzac est une bible que tout balzacien se doit de posséder dans sa bibliothèque. Ses nouvelles, également, sont remarquables. Bref, il excelle dans tous les genres. Son secret ? Il n'a jamais écrit que pour rendre heureux. Hélas il se tait depuis plusieurs années (son dernier roman remonte à 2000). Peut-être a-t-il tout dit.
@Mikael : Oui, oui : allons brûler les chapelles !
@Christian : Et encore un auteur à découvrir. Quant à Charles Dantzig, laissez-lui encore un peu de temps pour écrire les "meilleurs romans" de la première moitié du XXIème siècle. Un peu d'optimisme ne fait pas de mal.