N’affrontez pas la bêtise, toujours vous perdrez
Par Thibault Malfoy le mercredi 21 mai 2008, 21:44 - Delirium bloguens - Lien permanent
Plus le temps passe, plus j’ai tendance à me montrer impatient, pour ne pas dire intolérant, envers les romans de peu d’exigence. Ces livres cherchent avant tout à divertir un public (vocabulaire de la télévision appliqué à la littérature), sans réel travail de cette matrice qu’est la langue, sans pétrissage de la pâte littéraire, pour ainsi dire sans personnalité ni style (c’est égal).
Ces livres ne tiennent qu’à un fil, celui de leur intrigue : que celle-ci boite, le roman devient caduc (le lecteur tombe). Et même si l’intrigue est haletante (vocabulaire du sport appliqué à la littérature), j’en sors toujours avec cette impression de soif non étanchée : c’est que ces livres sont arides en pensée.
Aussitôt lu, pardon, dévoré (vocabulaire de la boulimie appliqué à la littérature), le page-turner sombre dans les profondeurs du cimetière des livres que je ne relis pas : ils sédimentent en des piles anonymes et impersonnelles, qu’un explorateur ennuyé des abysses redécouvrira le temps d’un week-end passé en apnée dans une maison de campagne poussiéreuse.
Un roman n’est pas une intrigue, c’est une galerie de personnages qui, appelés par l’auteur, montent sur la scène du livre ouvert. L'histoire, c'est les perles de transpiration que les acteurs ont abandonnées sur cette scène. Les bons écrivains, ceux qui écrivent, sont des comédiens. Seuls les mauvais, ceux qui n’écrivent pas mais racontent des histoires, sont des marionnettistes.
J’entends déjà le vol des harpies qui crachent sur le style, si onaniste, si germanopratin. C'est que, paresseuses, elles veulent une intrigue à grosses ficelles, des péripéties, du romanesque (elles veulent dire rocambolesque), pour se divertir à peu de frais. Nonsense ! Ces gens-là confondent roman et moteur à explosion, histoire et dos-d’âne : ils avancent par rebondissements successifs, tout droit dans le fossé de la pensée.
Ici, l’auteur de ces lignes a jugé utile de procéder à un rappel : le style n’est pas la forme, car pas plus que de fond il n’y a de forme. Le style, c’est l’auteur. Le style, c’est la pensée faite mots (vocabulaire de la cabale appliqué à la littérature). Un rien le signale : une virgule qui s’invite entre deux mots pour faire trébucher le rythme d'une phrase, une image qui s’impose à nous, rémanence à la beauté coruscante, une ellipse qui sème les étourdis… mais aussi des obsessions, des rengaines, des tics. L’essence est dans les apparences, mieux : dans la transparence qui fait affleurer l’auteur sous la surface de son encre. Les auteurs sont des écorchés, ils n'ont plus de peau où se cacher. De là qu'on les attaque (ils le cherchent, ils s'exposent).
Avec tout ça, je finirai vieux con.
Commentaires
"Avec tout ça, je finirai vieux con".
Mais non, bien au contraire !!!!
Pour le reste, j'opine, j'acquièce et j'applaudis.
Je ne saurais mieux dire et mieux écrire - et le dis et l'écris d'ailleurs sans cesse. Sauf, sauf la fin : non, vous ne finirez pas "vieux con" ; soit nous le sommes déjà, soit le vieux con n'est pas celui qu'on croit. Le vieux con n'est pas celui qui rappelle quelques évidences négligées par un temps qui se pique de moderne et se shoote à la vitesse ; le vieux con, au contraire, pourrait être celui dont l'obsession n'est que de coller à son temps, de lui ressembler, d'en épouser toutes les névroses, tous les impensés, tous les automatismes, celui, en quelque sorte, qui abdique son cerveau, sa pensée et sa sensibilité devant l'emprise de la convenance majoritaire.
S'il faut absolument, pour écrire ce que vous écrivez, et qui n'est, je le répète, que le rappel de ce qu'est la littérature et de ce que sont les arts en général, passer pour un vieux con, que nous chaut !? (expression-type du vieux con). A nous, donc, de trouver les formes contemporaines de notre résistance, de trouver les modalités et le vocabulaire qui permettraient de faire passer notre défense de la langue et du style pour autre chose qu'un combat d'arrière-garde mené par quelques aristocrates esthètes. Mais ce n'est pas simple, je le concède volontiers...