L'Idiot du Village

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samedi 26 janvier 2008

Ma vie mon œuvre (mode d'emploi) - Episode I

Prologue

Pour l’année 2008, j’ai pris trois bonnes résolutions (en fait, c’est tout récent, je suis un peu en retard sur le calendrier) :
  1. devenir riche,
  2. célèbre
  3. et heureux (le bonheur est aussi un devenir, il s’agit d’une gymnastique mentale comme une autre, à pratiquer quotidiennement).

Vaste projet, dont l’ambition n’est pas moins grande que les moyens à mettre en œuvre pour la réaliser. Une seule option : devenir best-seller, à la M. L. ou à la G. M., la vérité résidant hélas moins dans les lettres que dans les chiffres. Et comme je suis un peu pressé, j’ai décidé de l’être dès mon premier roman, qui reste encore à écrire.


Chapitre 1 : La danseuse de flamenco

Commençons aujourd’hui même, si vous le voulez bien (comme je ne suis pas mesquin, j'en profite pour vous donner la recette). Le titre tout d’abord : c’est le plus important, le reste n’est que notes en bas de page. Dans l’idéal, il évoque un vœu pieux ou un bon sentiment et interpelle le lecteur (mes lecteurs). Ramassé sur la couverture de mon livre lui-même assis sur son présentoir, il attend le chaland ; les yeux mi-clos il feint de somnoler, un sombrero sur la tête, deux colts sous le poncho. Une proie se présente, il bondit… et l’invite à danser, pour mieux s’inviter dans le panier du chaland. Sombrero et poncho ont déjà volé au-dessus des têtes, révélant une robe de danseuse de flamenco qui ondule pour souligner la jarretière bien en évidence sur une jambe chaudement cirée. Quelques suggestions :

  • Toi et moi, c’est tout
  • Ma vie ton amour
  • Dans tes bras, dans ton cœur

Des contre-exemples :

  • Sans toi, la vie est plus facile
  • Je ne suis pas à lire
  • Laisse-moi te raconter l’histoire de ton long suicide

Le tout est de se vendre, n’hésitez pas à racoler : le tapin paye toujours (ou alors, c’est que vous n’êtes pas doués, mais alors là je ne peux rien pour vous).

Chapitre 2 : Le con, la prude et le chaland (à paraître)

mardi 22 janvier 2008

C'est toujours plus dur la première fois

Un premier roman est un acte de naissance en même temps qu’une demande de reconnaissance. L’écriture et la lecture sont les deux faces d’une même expérience sensible, qui postule l’expression d’un partage, virus dont le livre est le vecteur. Le premier roman est alors le cri du nouveau-né : il a besoin d’air, il faut qu’il s’exprime !

De ses vocalises, le jeune écrivain (qui par ailleurs peut être vieux, là n’est pas la question) tire un matériau brut et baroque que l’expérience n’a pas encore poli. Et c’est peut-être là toute sa force, puisqu’il donne sans se soucier de l’avis du public qu’il n’a pas encore.

Bien sûr, cela présente quelques imperfections : l’éponge qu’est tout auteur dégorge pour la première fois tout ce qu’elle a emmagasiné ; la digue cède. Et surviennent alors les vagues du lyrisme mal contenu, sur lesquelles surfent les références littéraires appelées en renfort, sait-on jamais, au cas où on ne nous prendrait pas au sérieux. Sont ainsi convoquées au chevet de l’auteur les figures qui ont nourri de leur encre son imaginaire encore immature et que sa faiblesse de prématuré ne saurait faire taire pour le moment. Ces spectres seront les tuteurs qui guideront sa main dans les moments de doute.

Un premier roman, c’est donc aussi l’occasion d’accepter un héritage, avec toutes les dettes que cela comporte. Passage de témoin incontournable : on ne saurait écrire sans avoir rien lu au préalable.

mercredi 5 décembre 2007

Littérature portable made in Japan

La liste des meilleures ventes de livres au Japon est occupée cette année par des mobile novels, ces romans publiés et lus sur des écrans de téléphones portables, et pour certains écrits avec. C'est Times qui nous avertit et se fait l'écho du désarroi de la critique littéraire japonaise : "The fact that young readers are being exposed to immature expressions and stunted vocabulary will accelerate illiteracy and dammage their ability to express themselves." - de toute manière on va tous crever !

Le public visé est en effet jeune : autour de vingt ans. Le format imposé condamne les textes à être scindés en de courts fragments téléchargeables sur un portable depuis Internet, à lire en trois minutes entre deux stations de métro. Le résultat semble ne pas être très littéraire : "I'm short, I'm stupid, I'm not pretty, I'm rubbish, and I've got no dreams." (extrait du numéro un des ventes au Japon, Love Sky, de Mika) - et nous qui nous plaignions de notre littérature !

Cependant, à ses origines, le roman lui-même était perçu comme une forme d'expression populaire. (L'art est un lent anoblissement du trivial.) Même ainsi formatée, la littérature pour téléphones portables n'est limitée que par son manque d'ambition : qu'elle pense à s'élever, qu'elle oublie son public, et alors c'est à des romans ramassés en haïkus qu'on aura droit. Ce qui est mieux.

(Photo : Laurent d'Ursel.)

jeudi 11 octobre 2007

Images & littérature

Décrire, c'est substituer à l'appréhension instantanée de la rétine une séquence associative d'images déroulée dans le temps.

Julien Gracq, en lisant en écrivant, José Corti, p.14.


Écrire, c'est dire le monde. Le monde comme réalité sensible, prête à être saisie dans un rapport empathique entre observé et observateur. Réalité sensible, tout à la fois dévoilée et interprétée, questionnée.

Sensible invoque immanquablement la photographie qui, autant qu'un autre, est un art du dévoilement, révélateur. On sait comment la photographie permit à la peinture, avec l'apparition des premiers modèles portatifs et l'usage de l'instantané aux alentours de la révolution impressionniste, de s'abstraire des taches utilitaires qui lui étaient jusque lors dévolues (portraits, événements et édifices officiels, etc. : fixer pour la postérité les souvenirs périssables de l'humanité) et d'ainsi explorer d'autres sujets, d'autres formes de représentation, amorce de l'art moderne.

Cette obsolescence qui a frappé une certaine forme de peinture, la littérature n'en a-t-elle pas été affectée ? Dans les kaléidoscopes d'images que constituent nos vies, n'y a-t-il pas une certaine lassitude à vouloir opérer la nécessaire transmutation de l'image en mots, dont l'originalité dans leurs ajustements est garante de leur pouvoir évocateur et de leur persistance rétinienne ? La littérature a-t-elle abdiqué devant la suprématie des clichés (à prendre dans tous les sens du terme) ? Des questions sans doute déjà posées, déjà débattues, mais qu'on se pose néanmoins, ne serait-ce que pour savoir où l'on va.

(Photo : C. W. Marsens.)

dimanche 2 septembre 2007

Ecrire pour qui, écrire pour quoi ?

Ecrire pour qui, écrire pour quoi ?

Borges disait qu'il n'écrivait ni pour l'élite ni pour le peuple, mais pour lui-même et ses amis (1) : y a-t-il déclaration plus sincère - et plus proche de la vérité - à propos de l'écriture ? On écrit pour personne et tout le monde à la fois : écrire n'est pas acte de communication mais d'expression, cristallisation d'une pensée qui ne devient telle qu'une fois sertie dans une langue que le style creuse et sculpte tout à la fois.

Dans tout auteur se cache un lecteur frustré de ne pas trouver le livre qu'il aimerait lire : ce livre idéal est l'archétype à l'aune duquel l'auteur mènera son labeur.

Mais il serait naïf de croire que l'auteur vit dans une tour d'argent (2), indifférent à son public : au même titre qu'une pensée ne prend forme que dans et par une parole, un manuscrit n'existe qu'une fois publié. Un texte exprime toujours un désir de reconnaissance, un appel solitaire lancé dans la nuit, "car tous les artistes savent que leur vision est sans valeur tant qu'elle n'est pas partagée", écrivait Carson McCullers dans un article datant d'avril 1950 (3).

Et c'est dans ce rapport à soi et aux autres que l'auteur éprouve la sincérité de son œuvre et la foi qu'il porte en elle.


(1) "Je n'écris pas pour une petite élite dont je n'ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu'on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères au démagogue. J'écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps." A retrouver sur la quatrième de couverture du Livre de sable (Folio n°1461). Par contre, impossible de savoir d'où est tiré le texte servant à cette quatrième de couverture, pas de l'épilogue du recueil en tout cas. Suis preneur de tout renseignement.

(2) Pourquoi la tour serait-elle forcément en ivoire ? Elle serait faite d'acier et de verre que le résultat ne serait pas bien différent du piège de cristal que l'on imagine...

(3) Publié dans Theatre Arts sous son titre original The Vision Shared, cet article est à retrouver avec tous ceux de l'auteur américaine dans la compilation Ecrivains, écriture et autres propos présente dans la très belle réédition du Cœur est un chasseur solitaire chez Stock La Cosmopolite.