
Le miroitement de la réalité témoigne de son intime gauchissement ; les
frontières s'évanouissent, les limites s'estompent, plus rien dans ce chaos
n'est dicible : entre le rêve et la réalité, le jour et la nuit, la vie et la
mort, les portes de la perception sont ouvertes et des chemins de traverse -
fictifs ou réels, jamais vous ne saurez - se devinent dans cet entrelacement de
mirages ; ça y est, vous êtes en plein post-exotisme.
Continuez encore un peu, vous ferez la connaissance de Mevlido, flic en
perdition dans un ghetto pour bolchevique et volaille mutante, Poulailler
Quatre, dans une ville survivante à la guerre de tous contre tous, à la
dernière guerre noire, celle d'avant le grand soir de l'humanité. Une humanité
qui titube au bord de la folie, exténuée par les déplacements de populations et
les génocides et par tous ces crimes perpétrés en son nom contre elle-même.
Mevlido fait comme tout le monde : il survit. Parmi les vaincus, les
révolutionnaires, ceux-là même qu'il est censé espionner mais que son
double-jeu sert. Il vit avec une femme folle qui le prend pour son défunt mari,
mort dans un attentat, il y a longtemps. Lui-même vit dans la nostalgie d'une
femme détruite par les enfants-soldats, il y a longtemps. Mais ce temps qui
goutte n'est pas de celui qui panse les blessures, ou plutôt ces blessures ne
sont pas de celles que le temps apaise. Et tous deux, chacun tirant le poids de
sa folie et du passé, chacun servant de béquille à l'autre, font du surplace en
pensant avancer.
Revenez en arrière, vous en apprendrez un peu plus sur l'existence
pré-natale de Mevlido, ou du moins de l'individu qui porte ce nom. Chargé d'une
mission sur Terre - par-delà l'espace noir -, par des intelligences qu'on
espère supérieures (mais qui finalement nous ressemblent un peu trop pour
cela), Mevlido s'incarne dans un fœtus humain pour que le plan se déroule sans
accroc et que le pire soit évité. Évidemment il ne l'est pas, et Mevlido se
retrouve peu à peu abandonné par les siens alors qu'il n'a aucun souvenir de sa
vie antérieure, à part des bribes que les rêves lui charrient la nuit, déliées
de tout sens, des directives abandonnées par la raison.
Avance-rapide : vous êtes à la fin, dans Le Fouillis, lieu de toutes les
indéterminations, où les chamanes coréennes - les mudangs - chantent pour
apaiser les morts, où précisément on ne sait plus qui est mort et qui est
vivant, où les ultimes barrières entre la vie et la mort s'abaissent enfin,
tout près du décrochage. Qui est plutôt un embranchement : l'incertitude
diffractant la trame de la réalité en trois chemins parallèles équiprobables,
perdus dans le chaos des prédictions impossibles.
Vous venez de finir Songes de Mevlido, d'Antoine Volodine, et comme
tout bon livre, la fin promet une relecture, pour tenter un autre cheminement
dans ce labyrinthe quantique où tout est indéterminé et donc où tout est
possible. Paradoxalement, ce livre de tous les possibles marque l'épuisement
des possibilités de survie pour cette humanité au lent suicide, tant il est
vrai que les pages de ce roman exsudent mélancolie et résignation, mais
surtout, devant tant de gâchis, un sentiment tragique de perte ineffable. Les
idéologies sont des coquilles vides que les insanes peuplent de leurs clameurs
la nuit. La réalité s'effrite sous la main qui essaye de la saisir. Cet univers
tout de déliquescence, que n'aurait pas renié un David Lynch croisé avec le
Terry Gilliam de L'Armée des 12 singes, perd peu à peu toute
temporalité, toute notion de temps, signe qu'à la folie succède
l'abrutissement, lui-même bientôt remplacé par l'extinction finale des feux de
l'intelligence humaine.
Cependant, Antoine Volodine, tout en confectionnant à l'humanité cette moire
crépusculaire, ne se départ pas de son humour noir, où désespoir et fatalisme
le disputent à un vif sentiment d'absurdité, qui arrache des rires nerveux et
des sourires tristes. Et ce n'est pas tant le deuil d'un monde qu'il veut nous
imposer que la présence ô combien palpable du sien, imaginaire (quoique). En
cela, son écriture est une réussite : mimant les errements de la pensée de
Mevlido, ses digressions et ses retours en arrière, ses bégaiements et ses
ellipses, elle donne voix à un être peu à peu écartelé par des forces
contraires, quelque chose comme l'entropie d'un côté et la tentative de survie
d'un espoir de l'autre. Le long de chapitres écrits de manière très
cinématographique comme autant de plan-séquences, la narration s'égare elle
aussi, déléguée à un narrateur ambigu et passager, dilettante travaillant dans
l'alternance des pronoms de la conjugaison, les faisant tournoyer dans la
joyeuse indétermination du post-exotisme.
Ce qui est sûr, en revanche, c'est que nous avons là une grande œuvre,
unique tant par son imaginaire que par l'écart qu'elle creuse dans la langue
pour incarner ses visions.
- Songes de Mevlido, d'Antoine Volodine, Seuil, 21,80 €.
(Photo :
C. W. Marsens.)