L'Idiot du Village

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Tag - Antoine Volodine

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vendredi 30 mai 2008

De quoi Antoine Volodine est-il le nom ?

En avril dernier, François Bon nous avait avertis de l’opération Lutz Bassmann et du cas de bilocation exotique dont souffre apparemment (pour certains en tout cas) Antoine Volodine. J’avoue que sur le coup, je n’avais pas su quoi en penser. N’ayant rien lu du premier, et du second que son magistral dernier roman, Songes de Mevlido, je m’étais abstenu de statuer sur la polémique.

Voilà que le Magazine littéraire publie en tête de son cahier critique du mois de juin une double page consacrée aux deux livres de Lutz Bassmann, Avec les moines-soldats et Haïkus de prison, publiés tous deux aux Éditions Verdier. La critique est signée Jean-Baptiste Harang. C'est donc lui qui a écrit ces deux phrases :

« Volodine ne fait rien pour convaincre qu’Antoine Volodine existe, que ce nom est le sien, qu’il n’en porte aucun autre, ni que personne d’autre ne le porte, ni même qu’un homme puisse assumer à lui seul l’invention formidable d’une littérature. »

« Et voici donc que Lutz Bassmann se lève et se révèle le véritable auteur de l’œuvre de Volodine et, à la lecture des deux livres qu’il signe de son nom, notre admiration lui est acquise, avec la peur de le croiser. »

Antoine Volodine serait-il donc un hétéronyme parmi tant d'autres de l'entité post-exotique, cette hydre littéraire ? Puisque rien n'est sûr, puisque l'indétermination est maximale pour cause de post-exotisme, on est bien en peine de trancher, à part sur l'urgence de découvrir ces deux auteurs.

lundi 26 novembre 2007

Des nouvelles du post-exotisme

Le miroitement de la réalité témoigne de son intime gauchissement ; les frontières s'évanouissent, les limites s'estompent, plus rien dans ce chaos n'est dicible : entre le rêve et la réalité, le jour et la nuit, la vie et la mort, les portes de la perception sont ouvertes et des chemins de traverse - fictifs ou réels, jamais vous ne saurez - se devinent dans cet entrelacement de mirages ; ça y est, vous êtes en plein post-exotisme.

Continuez encore un peu, vous ferez la connaissance de Mevlido, flic en perdition dans un ghetto pour bolchevique et volaille mutante, Poulailler Quatre, dans une ville survivante à la guerre de tous contre tous, à la dernière guerre noire, celle d'avant le grand soir de l'humanité. Une humanité qui titube au bord de la folie, exténuée par les déplacements de populations et les génocides et par tous ces crimes perpétrés en son nom contre elle-même. Mevlido fait comme tout le monde : il survit. Parmi les vaincus, les révolutionnaires, ceux-là même qu'il est censé espionner mais que son double-jeu sert. Il vit avec une femme folle qui le prend pour son défunt mari, mort dans un attentat, il y a longtemps. Lui-même vit dans la nostalgie d'une femme détruite par les enfants-soldats, il y a longtemps. Mais ce temps qui goutte n'est pas de celui qui panse les blessures, ou plutôt ces blessures ne sont pas de celles que le temps apaise. Et tous deux, chacun tirant le poids de sa folie et du passé, chacun servant de béquille à l'autre, font du surplace en pensant avancer.

Revenez en arrière, vous en apprendrez un peu plus sur l'existence pré-natale de Mevlido, ou du moins de l'individu qui porte ce nom. Chargé d'une mission sur Terre - par-delà l'espace noir -, par des intelligences qu'on espère supérieures (mais qui finalement nous ressemblent un peu trop pour cela), Mevlido s'incarne dans un fœtus humain pour que le plan se déroule sans accroc et que le pire soit évité. Évidemment il ne l'est pas, et Mevlido se retrouve peu à peu abandonné par les siens alors qu'il n'a aucun souvenir de sa vie antérieure, à part des bribes que les rêves lui charrient la nuit, déliées de tout sens, des directives abandonnées par la raison.

Avance-rapide : vous êtes à la fin, dans Le Fouillis, lieu de toutes les indéterminations, où les chamanes coréennes - les mudangs - chantent pour apaiser les morts, où précisément on ne sait plus qui est mort et qui est vivant, où les ultimes barrières entre la vie et la mort s'abaissent enfin, tout près du décrochage. Qui est plutôt un embranchement : l'incertitude diffractant la trame de la réalité en trois chemins parallèles équiprobables, perdus dans le chaos des prédictions impossibles.

Vous venez de finir Songes de Mevlido, d'Antoine Volodine, et comme tout bon livre, la fin promet une relecture, pour tenter un autre cheminement dans ce labyrinthe quantique où tout est indéterminé et donc où tout est possible. Paradoxalement, ce livre de tous les possibles marque l'épuisement des possibilités de survie pour cette humanité au lent suicide, tant il est vrai que les pages de ce roman exsudent mélancolie et résignation, mais surtout, devant tant de gâchis, un sentiment tragique de perte ineffable. Les idéologies sont des coquilles vides que les insanes peuplent de leurs clameurs la nuit. La réalité s'effrite sous la main qui essaye de la saisir. Cet univers tout de déliquescence, que n'aurait pas renié un David Lynch croisé avec le Terry Gilliam de L'Armée des 12 singes, perd peu à peu toute temporalité, toute notion de temps, signe qu'à la folie succède l'abrutissement, lui-même bientôt remplacé par l'extinction finale des feux de l'intelligence humaine.

Cependant, Antoine Volodine, tout en confectionnant à l'humanité cette moire crépusculaire, ne se départ pas de son humour noir, où désespoir et fatalisme le disputent à un vif sentiment d'absurdité, qui arrache des rires nerveux et des sourires tristes. Et ce n'est pas tant le deuil d'un monde qu'il veut nous imposer que la présence ô combien palpable du sien, imaginaire (quoique). En cela, son écriture est une réussite : mimant les errements de la pensée de Mevlido, ses digressions et ses retours en arrière, ses bégaiements et ses ellipses, elle donne voix à un être peu à peu écartelé par des forces contraires, quelque chose comme l'entropie d'un côté et la tentative de survie d'un espoir de l'autre. Le long de chapitres écrits de manière très cinématographique comme autant de plan-séquences, la narration s'égare elle aussi, déléguée à un narrateur ambigu et passager, dilettante travaillant dans l'alternance des pronoms de la conjugaison, les faisant tournoyer dans la joyeuse indétermination du post-exotisme.

Ce qui est sûr, en revanche, c'est que nous avons là une grande œuvre, unique tant par son imaginaire que par l'écart qu'elle creuse dans la langue pour incarner ses visions.

  • Songes de Mevlido, d'Antoine Volodine, Seuil, 21,80 €.
(Photo : C. W. Marsens.)