Nous étions lundi soir au Zango Bar pour
rencontrer Knud Romer, un auteur danois, à l’occasion de la parution en France
de son livre, Cochon d’Allemand, aux éditions Les Allusifs. Nous,
c’était essentiellement des libraires et des blogueurs, d’ailleurs séparés en
deux groupes distincts à l’étage du Zango Bar, allez savoir
pourquoi. (Pour le compte-rendu people de la soirée, lisez
Mandor.) Nous étions néanmoins réunis par l’enthousiasme communicatif de
Marie-Anne Lacoma, l’attachée de presse de la maison, et de l'éditrice Brigitte
Bouchard, et surtout par Knud Romer, qui anima l’apéritif de son inépuisable
faconde.
Imaginez un émule danois de Bill Murray, parlant un anglais very
fluent avec beaucoup d’humour et d’aisance, et qui, en nous racontant sa
vie et la manière dont il est venu à l’écriture, parsème son récit de quelques
anecdotes savoureuses qui font flamber sa cote de sympathie auprès d’un public
conquis. En voici un petit résumé approximatif, à partir de mes souvenirs de la
soirée.
Sa vie
Depuis l’adolescence, Knud Romer voulait devenir « a poet » (à
prononcer avec l’accent éthéré de l’inspiration que seul l’anglais peut faire
passer). Il avait de cette vocation une image bien romantique, celle du poète
aux semelles de vent, troubadour prenant la route pour aller de bar en taverne
chanter ses vers contre le gîte et le couvert, et qui sait si un jour
(peut-être) n’y rencontrerait-il pas une fille dont l’amour ferait naître
d’autres vers, eux-mêmes à l’origine d’encore plus d’amour, et ainsi de suite
(le tout raconté avec l’autodérision de circonstance).
Mais voilà, ses vers ne suscitent pas l’enthousiasme attendu chez les
éditeurs auxquels il les présente. Recevant lettre de refus sur lettre de
refus, il va un jour chez l’un d’entre eux, près à en découdre. Mais c’était
l’heure du déjeuner et il ne trouva personne. À la place, il décida de voler
quelque chose, pour se venger, et ouvrit un tiroir où il découvrit toutes les
lettres qu’il avait envoyées à cette maison d’édition : même pas
ouvertes ! Scandale ! Son sang ne fit qu’un tour (bon, j’exagère un
peu, mais si peu) et il les prit toutes pour les placarder un peu partout dans
les rues de Copenhague (jusque sur les portes d’un institut culturel dont j’ai
oublié le nom, mais c’est l’idée).
Nourri par son aspiration à la poésie, il arriva ainsi à l’âge de 35 ans,
sans avoir pu être publié et devenir enfin un poète reconnu, mais surtout sans
savoir faire autre chose qu’écrire. Il demanda alors à un ami de l’aider et
entra ainsi dans une boîte de pub, pour devenir concepteur-rédacteur, métier
qui visiblement ne demande aucune qualification particulière. Il devint bientôt
un homme puissant, gagnant très bien sa vie, mais il n’était toujours pas
heureux, vu que le seul rêve qu’il avait (être publié par l’éditeur de Rilke)
n’était pas réalisé.
Voulant combler ce désir de produire de la poésie par son instinct de
consommateur, il décida de s’offrir la plus belle chose qu’il n’avait
pas : une paire de Berluti faite sur mesures (à ce propos, une blague qui
sonnait à peu près comme ceci : la première chaussure coûte plus de
10 000 €, la seconde de la paire est gratuite). Mais cela ne le rendit pas plus
heureux (sans blague ?).
Il commença à s’autodétruire : vodka, cocaïne… Il serait alors plus
judicieux de le comparer à Frédéric Beigbeder, puisque Knud Romer décida lui
aussi de se faire virer de son boulot, à la différence près que Beigbeder
écrivit pour se faire virer tandis que Romer se fit virer pour pouvoir écrire.
Et pour se faire virer, il écrivit un article publié dans un grand quotidien
danois dans lequel il dénonça les pratiques douteuses de son agence à propos
d’une campagne de pub bâclée et surfacturée (avec tous les noms à l’appui).
Viré de son travail, de son appartement (suite à une péripétie trop longue à
raconter ici, mais sachez qu’il est question d’un robinet laissé ouvert et de
déchets enfermés dans la cuisine), plaqué par sa copine, il se retrouva dans la
rue, SDF avec des Berluti déglinguées aux pieds, symbole de sa ruine.
Et c’est alors qu’il rencontra la femme qui l’accompagnait ce soir-là, au
Zango Bar, avec leur enfant en bas âge. Violoniste ou violoncelliste
professionnelle, jouant dans l’orchestre symphonique d’une grande radio
nationale (si j’ai bien compris), elle le soutint dans son aspiration à devenir
un auteur reconnu. Il se mit ainsi à écrire Den som blinker er bange for
døden, titre original de Cochon d’Allemand et qui en français
veut dire quelque chose comme « Celui qui regarde la mort sans cligner des
yeux n’a pas peur de mourir » (quelque chose comme ça, hein, je rappelle
que je rapporte tout ça de tête). Il s'agit d'un livre autobiographique dans
lequel Knud Romer dénonce le racisme et la discrimination auxquels lui et sa
mère - d'origine allemande - ont du faire face dans une petite ville danoise
(où l'auteur est né en 1960), encore hantée par le spectre de la Seconde Guerre
Mondiale.
Son œuvre
Knud Romer écrit avec beaucoup d’humilité : pour lui, si le lecteur
s’ennuie, ce n’est pas par manque de persévérance ou d’attention, mais par la
faute de l’auteur, qui n’a pas su garder le lecteur jusqu’à la fin de
l’histoire. C’est pourquoi il dit qu’un écrivain doit écrire pour l’autre et
non pour l’auto-célébration de son ego selon une esthétique nombriliste.
Dès lors, Knud Romer a pour principe de tailler dans le vif de son
manuscrit, à l’élaguer de toutes les scories grossières, pour n’en garder que
l’essence. D’où un livre qui dans sa traduction française ne fait pas plus de
174 pages. Pour lui, « a good writer is a good reader », en cela
qu’il est (doit être) son premier et plus virulent critique, qui a suffisamment
lu pour savoir reconnaître les maladresses d’écriture : à lui ensuite
d’avoir le courage de remettre sans cesse l'ouvrage sur le métier (« again
and again and again and […] and again »). Un mauvais auteur serait alors
celui qui s’arrête trop tôt dans le processus de maturation du manuscrit.
Knud Romer accorde beaucoup d'importance à l'échange qui s'installe entre
l'auteur et le lecteur, véritable dialogue intime qui ne peut s'établir qu'en
littérature (contrairement au cinéma qui cible une masse de personnes et non
l'individu même). Il cherche à atteindre l'émotion la plus sincère pour la
communiquer au lecteur et établir ainsi un lien empathique entre eux deux.
A la fin, le livre lu devient celui du lecteur, unique dans son
interprétation du texte. Le lecteur se l'est approprié et l'a fait sien. A ce
propos, la traduction est également une interprétation et le passage du danois
au français a visiblement évincé une ambiguité concernant la dernière image du
texte, où l'on voit l'auteur dégoupiller une grenade et la lancer dans une
rivière. Dans le texte original, on ne sait pas si ce qu'il jette est la
goupille ou la grenade, le résultat étant alors très différent : dans le
premier cas, c'est l'image de l'auteur qui par son livre se met à nu et
s'expose en un suicide symbolique à son public ; dans le second cas, c'est la
métaphore du scandale provoqué par son livre, du pavé dans la marre qui
éclabousse les consciences et provoque des remous dans la société. Libre
interprétation.
Quoi qu'il en soit, le Danemark n'est visiblement pas encore près à
reconnaître le racisme dont ont été victimes les immigrés allemands dans les
décennies qui suivirent la fin de la Seconde Guerre Mondiale, vu que Knud Romer
a rencontré dans sa ville natale à la sortie de son livre une levée de bouclier
négationniste.
Mon avis sur le livre (à venir)
J'avais terminé Cochon d'Allemand dix minutes à peine avant
d'entrer au Zango Bar. La critique arrive bientôt, le temps que mes impressions
décantent et se cristallisent en un texte à peu près argumenté.