L'Idiot du Village

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Tag - premier roman

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dimanche 24 février 2008

C'est l'histoire d'un écrivain qui devient un jour président

Voici le premier roman de Charles Dantzig, publié en 1993 aux éditions Les Belles Lettres : Confitures de Crimes. Le titre est emprunté à un vers de Henry Jean-Marie Levet : Le soleil se couche en confitures de crimes.

C'est l'histoire d'un écrivain, Frédéric Marcassin, qui devient un jour président de la République. Ayant un peu trop lu Félicien Marceau (le livre lui est dédié), et notamment L'Étouffe-chrétien et La Mort de Néron, il a comme modèle en politique ce tyran cabotin qui a pour nom Néron. Il profite qu'il loge à l'Élysée pour procéder en France à quelques ajustements : suppression de la télévision et de la radio, taxation sur les lieux communs, refonte complète du programme éducatif, diminution drastique du pouvoir législatif, etc. Cet écrivain qui préside est un pédant, au sens où son enthousiasme pour ce qui lui tient à cœur (la littérature !) le transporte rapidement vers le dithyrambe ou - au contraire - la critique assassine et péremptoire. Au demeurant c'est aussi un assassin, il rétablit même le doux spectacle des exécutions publiques : c'est dire si l'homme a du goût.

De Néron, il a la logique poussée à son paroxysme, alliée à un don réel pour la comédie : c'est elle qui lui permet de régner sous ses allures de roi fou (oui, il rétablit aussi la monarchie : il était grand temps). On ne le prend pas au sérieux (pensez donc : un écrivain !) : il en profite pour tout se permettre. Il détruit les rites qui aliènent l'intelligence des hommes, se moque du protocole et raille l'image du pouvoir. A la fois roi et fou du roi, ce bouffon tire son irrévérence à la face du monde et décore de l'ordre du poireau tous ces petits qui rêvent d'être grands. Il ne recule devant rien, pas même devant une guerre contre l'Union Européenne : c'est que sa volonté a raison de tous les obstacles imaginaires que les indécis dressent d'habitude entre leur désir et sa réalisation. Son caractère ambitieux et volontaire fait d'ailleurs beaucoup pour le charme de cet homme fantasque.

Charles Dantzig se livre à une satire en règle du pouvoir, façon Voltaire (il est donc optimiste : il pense que l'homme peut s'améliorer - ou fait comme si), mais son ironie n'est pas méchante : elle s'envole vers la gaieté, masque de la tragédie avec qui elle danse une gigue de tous les diables. L'auteur se livre ainsi à la virtuosité de l'écriture gaie et emporte avec lui son lecteur, séduit par tant de bonne humeur. On applaudit.

  • Confitures de Crimes, Charles Dantzig, Les Belles Lettres, 18,29 €.

mardi 12 février 2008

Le charmant petit monstre

Vous recevez une carte postale de la Côte d’Azur. Au recto : un paysage méditerranéen se balance tranquillement au gré du vent, hésite entre la pénombre des persiennes et la chaleur blanche des terrasses qui donnent sur la mer, toute proche, là-bas. Au verso : deux mots, un vers de Paul Eluard : Bonjour tristesse.

Premier roman, énorme succès : Françoise Sagan fait scandale (on est en 1954). Par sa frivolité assumée, ce « charmant petit monstre » défraie la chronique. Ce court roman est un précipité saganien : plaisir, vitesse et nonchalance.

Cécile, dix-sept ans, vit avec son père depuis sa sortie du pensionnat deux ans plus tôt. Les deux mènent une vie pétillant de plaisirs faciles et d’amours éphémères. Cet été, ils passent les vacances dans une villa louée en compagnie d’Elsa, la dernière maîtresse de ce père volage, un concentré de vacuité, mais si jeune, si belle. Bientôt, une amie les rejoint : Anne. Intelligente, subtile, sérieuse… et encore jolie. L’engrenage se met à tourner, lentement puis s’emballe. La fin est fatale. Cécile en aura été le metteur en scène.

L’histoire s’enchaîne en courts chapitres qui mettent en place un à un les éléments du drame qui se noue sous nos yeux dans cette villa blanc sur bleu : « Nous avions tous les éléments d’un drame : un séducteur, une demi-mondaine et une femme de tête. » Bien que prévisible dans son déroulement, elle n’en reste pas moins prenante par la tension psychologique qui s’installe petit à petit, étire le temps et inéluctablement le déchire :

L’élastique claque

et le tonnerre éclate

après que l’orage a grondé,

augure muet.

dit le critique qui ne sait plus quoi faire pour tourner sa critique.

Françoise Sagan lance de belles images, on en oublie la carte postale cliché. Parfois, elle démontre plus qu'elle ne montre, et c'est dommage, car sa frivolité l'oblige à attaquer par petites touches, de biais. Dès qu'elle s'éloigne de cette technique, elle patine, mais c'est si rare qu'on lui pardonne. Par contre, elle donne très bien à voir les états d'âme d'une adolescente qui découvre et l'amour et la perversité de la logique appliquée au jeu social : c'est elle qui tire les ficelles, l'une cassera. Plus que l'adolescence, c'est une époque que ce livre évoque, où les moralistes tentent encore de resserrer l'étau autour de ces mœurs qui s'ébrouent avec impatience dans l'attente de mai 68.

  • Bonjour tristesse, Françoise Sagan, Pocket, 3,80 €.

mardi 22 janvier 2008

C'est toujours plus dur la première fois

Un premier roman est un acte de naissance en même temps qu’une demande de reconnaissance. L’écriture et la lecture sont les deux faces d’une même expérience sensible, qui postule l’expression d’un partage, virus dont le livre est le vecteur. Le premier roman est alors le cri du nouveau-né : il a besoin d’air, il faut qu’il s’exprime !

De ses vocalises, le jeune écrivain (qui par ailleurs peut être vieux, là n’est pas la question) tire un matériau brut et baroque que l’expérience n’a pas encore poli. Et c’est peut-être là toute sa force, puisqu’il donne sans se soucier de l’avis du public qu’il n’a pas encore.

Bien sûr, cela présente quelques imperfections : l’éponge qu’est tout auteur dégorge pour la première fois tout ce qu’elle a emmagasiné ; la digue cède. Et surviennent alors les vagues du lyrisme mal contenu, sur lesquelles surfent les références littéraires appelées en renfort, sait-on jamais, au cas où on ne nous prendrait pas au sérieux. Sont ainsi convoquées au chevet de l’auteur les figures qui ont nourri de leur encre son imaginaire encore immature et que sa faiblesse de prématuré ne saurait faire taire pour le moment. Ces spectres seront les tuteurs qui guideront sa main dans les moments de doute.

Un premier roman, c’est donc aussi l’occasion d’accepter un héritage, avec toutes les dettes que cela comporte. Passage de témoin incontournable : on ne saurait écrire sans avoir rien lu au préalable.

dimanche 13 janvier 2008

Bright Lights, Big City


Bright lights, big city went to my baby's head.

Van Morrison

Jay McInerney frappa fort avec ce premier roman à la deuxième personne du singulier, véritable pari stylistique pour ce funambule qui ne devait jamais savoir à l'avance si le prochain pas ne serait pas le dernier. Le pari devint cependant prouesse, et le livre - un succès quand il parut en 1984 - propulsa son auteur sur les podiums de la scène littéraire nord-américaine, l'étiquette "auteur-culte" bien en évidence autour du cou.

A priori, le "tu" impose une certaine distance entre le narrateur et le lecteur au cours de l'alchimie évocatrice qui libère les images des mots qui les invoque. Mais le génie s'installe et nous happe dès la première page, pour ne nous recracher qu'une fois lue la dernière ligne du livre, quelques heures plus tard. L'effet, outre son originalité un rien tapageuse, brille par l'intimité qu'il instaure entre le lecteur et ce narrateur dont on ne sait trop s'il se parle à lui-même ou au héros (autrement dit : le "tu" interpelé par le narrateur doit-il se confondre avec ce dernier ?). De ce dialogue (intérieur ou pas, peu importe après tout), le lecteur aurait de quoi se sentir exclu : il n'en est rien, bien au contraire, puisque rarement aura-t-on été si pris par une histoire, à tel point que l'on en vient à répondre à ce tutoiement pour vivre soi-même la descente aux enfers à laquelle nous convie l'auteur.

Dans le New York arriviste des années 80, un jeune homme de vingt-quatre ans largué par sa femme tente de noyer sa déroute sentimentale dans l'alcool et la "poudre tonique bolivienne", et s'il arrivait par la même occasion à oublier l'insatisfaction de son travail au service de vérification des faits du "Magazine", on comprend que ce ne serait pas plus mal. La nuit new-yorkaise descend alors sur ce futur divorcé. Il danse bientôt dans l'effervescence alcoolisée des boîtes, suit la trace des lignes de coke enfilées aux toilettes, fuit le silence de son appartement déserté dans l'agitation des nuits sans lendemain. Hélas pourtant le jour se lève et le travail attend, mais la "Terreur" qui dirige le service n'attend pas, elle, et les retardataires n'ont qu'à bien se tenir, surtout s'ils bâclent la mission sacrée qui leur a été accordée : ne laisser passer aucune erreur, vérifier tous les faits. Bien sûr à ce petit jeu, notre chasseur de dragon* ne tient pas longtemps, et à la débâcle personnelle vient bientôt se greffer la déroute professionnelle. Et ce ne sont pas ses velléités littéraires qui le sauveront, vu que ses textes finissent tous à la poubelle ou refusés par le service littéraire du Magazine, ce qui revient au même.

Le petit monde du journalisme, la grande ville anonyme et ses vies transparentes, tout cela est croqué par une causticité décapante et jubilatoire. Le désespoir s'unit à l'ironie pour extirper du pot-pourri moderne une juste satire.

Jay McInerney décrit en peu de mots - et non sans humour - la vie de cet homme déchu qui goûte à l'amertume de l'échec, sans pour autant sombrer dans la complaisance. On saisit peu à peu l'ampleur de son mal-être dont les racines ne sont évoquées qu'avec pudeur et retenue, et c'est là tout le talent de l'auteur : il sait donner aux émotions leur juste champ d'expression et jouer avec finesse de notre instrument à cordes préféré. Cette sensibilité sera la main tendue que le héros saisira pour se relever, et sans surprise, une femme sera à l'origine de sa rédemption.

Femmes, je vous aime.

  • Bright Lights, Big City, de Jay McInerney, Editions de l'Olivier, 8,99 €.

*Techniquement parlant, "chasser le dragon" consiste à inhaler des vapeurs d'héroïne chauffée au-dessus d'une flamme, le plus souvent sur du papier d'aluminium. Ici, il s'agit plutôt de cocaïne sniffée à la paille ou avec un billet de banque : pensant renouveler un peu ma prose, je me suis permis cette licence poétique et n'ai fait que tremper ma plume dans la lie des métaphores filées concernant les paradis artificiels. Si elles sont filées, c'est à la manière des bas : à trop en abuser on les use ! On n'arrivera bientôt plus à parler de cette littérature de noctambules : insipides clichés, laissez-nous danser ! (Il s'agit certes d'une entorse à la rigueur scientifique qui m'anime d'habitude, mais bon, on n'est pas là au service de vérification des faits.) Fin de la "note de bas de page".

samedi 12 janvier 2008

La tombe de l'auteur inconnu #01

Voici venu le moment de tenir cette chronique qui me tenait à cœur depuis la rentrée et qui n’a eu de cesse d’être reportée par votre serviteur, toujours pris en otage par les dernières parutions et l’actualité littéraire.

Pour son inauguration, je vous propose donc le premier roman d’Alessandro Piperno, Avec les pires intentions, paru aux Éditions Liana Levi en 2006, après qu’il fût devenu un best-seller en Italie, comme le précise l’édition poche sortie récemment. Cependant, bien que grâce à lui son auteur soit devenu « l’enfant terrible de la littérature italienne » (quand cessera-t-on d’user de ce poncif éculé ? Et d’ailleurs, quand cessera-t-on de vendre et de lire un livre pour le scandale dont il se sent obligé de se parfumer pour séduire et ne pas laisser indifférent ?), il n’a reçu en France que l’estime de quelques critiques littéraires : peut-être la sortie en poche accordera-t-elle à ce premier roman le succès commercial qu’il mérite, car (oui !) c’est un bon livre.

Daniel Sonnino, le narrateur au « je » omniprésent et aux relents sans doute autobiographiques, spécimen intéressant de juif antisémite, universitaire à défaut d’être romancier, onaniste adepte de la masturbation publique, obsédé sentimental et lâche égoïste […], Daniel (donc) nous raconte l’histoire de sa famille puis celle de sa jeunesse plaquée or parmi la jeunesse platine de la haute société romaine, respectivement première et seconde parties de ce roman, même si le découpage est moins formel que cela.

La famille Sonnino nourrit en son sein une belle galerie de personnalités truculentes et hautes en couleur, ne serait-ce que le grand-père paternel, Bepy, éternel optimiste et véritable panier percé, mari volage atteint de priapisme chronique, grandeur et décadence de la famille suite à une faillite légendaire, ou encore le père, Luca, globe trotter albinos et dandy à l’instar du grand-père. Tous ces portraits sont brossés par le narrateur avec la circonspection d’un timide aux désirs refoulés et à la confiance en berne, avec l’égoïsme de la jeunesse et la mauvaise foi du ressentiment. Un tel manque d’empathie de la part du narrateur pourrait rebuter le lecteur, mais il n’en est rien : le livre tient par les circonvolutions dont Daniel use et abuse pour déplier le vaste panorama de sa famille et de ses connaissances, si bien qu’on est pris par cette verve déroutante, à tout moment à la limite du décrochage, sauvée par les pirouettes baroques de ce styliste insolent, qui s’amuse des associations de mots les plus insolites.

Parfois on s’aperçoit (surtout dans la première partie) que la narration n’est là que pour servir ces digressions incessantes, des parenthèses de plusieurs pages, voire plusieurs dizaines de pages, ponctuées par quelques passages qui impriment le mouvement à l’ensemble. Une telle dynamique est celle du souvenir et de la réflexion rétrospective, déclenchée par quelques épisodes à haute persistance mémorielle (voilà une expression que ne renierait pas Alessandro Piperno). Dès lors, la narration se fait à bâtons rompus. Elle réussit à émerger de temps en temps de ce lac de souvenirs, pour reprendre son souffle avant une énième plongée en apnée, à la recherche de quelque explication qui permettrait au narrateur de tourner la page de son passé. Et à chaque fois que l’on refait surface, on reconnaît à seulement quelques brasses de là l’endroit d’où l’on était parti, et l’on se demande – un peu étonné – par quels chemins détournés on a bien pu passer pour s’enfoncer si profondément tout en faisant un quasi-surplace.

Cette effusion de mots se resserre dans la seconde partie où Daniel en arrive peu à peu à raconter le drame de son adolescence : Gaia, petite-fille de l’ex-associé de son grand-père, lui demeure inaccessible, malgré l’amitié qui les lie. Un calvaire sentimental et une abstinence de cinq ans, couronné par la crucifixion figurée de Daniel lors de la soirée du dix-huitième anniversaire de la belle Romaine. Et l’on comprend alors que toutes ces digressions n’étaient là que pour retarder le souvenir cuisant de cette soirée et l’humiliation publique, et l’exclusion sociale, dont elle fut l’origine ; mais aussi pour retourner cette période douloureuse dans tous les sens et essayer en vain de la comprendre. L’écriture est alors le seul acte possible pour donner un sens et une forme à ce qui n’en a pas, et l’accepter enfin, à défaut de pouvoir l’oublier.

Ce premier roman n’est pas sans défaut. Outre les méandres dans lesquels il se perd parfois, mais qui lui donnent aussi sa personnalité (et son charme mal dégrossi), il possède le travers de tout premier roman : Alessandro Piperno se sent en effet obligé de dégorger (étaler ?) ses références culturelles comme s’il devait payer un tribut à ses illustres prédécesseurs, lettres de recommandation pour entrer dans le cénacle des écrivains reconnus, tic scolaire de l’universitaire qui croit ainsi conférer à son livre l’alibi culturel qui passe pour être de la personnalité, alors que ce n’est qu’influences mal assimilées. Dans la continuité de cet étalage digne d’un premier de classe, l’auteur intercale trop souvent dans sa prose des mots en français, snobisme qui fatigue à la longue et guinde une prose par ailleurs joyeusement irrévérencieuse.

Ces maigres défauts de jeunesse ne sauraient cependant pas faire oublier le vif plaisir que procure ce livre, puisque pour un premier essai romanesque, Avec les pires intentions réussit le tour de force de maintenir sous tension une écriture dense et alambiquée, et dont les provocations licencieuses et politiquement incorrectes sont assez légères pour célébrer sans gratuité la liberté de vivre égoïstement.

  • Avec les pires intentions, d'Alessandro Piperno, folio, 7,90 €.

P.S. : merci à Mikaël Hirsch pour ce conseil de lecture.

jeudi 27 décembre 2007

Crime et compassion

Au Moyen-Âge, faire amende honorable consistait pour un condamné à mort à demander pardon à ses semblables avant de s’en remettre à la justice divine pour le jugement de son crime et de son âme. Dans le roman d’anticipation de Julien Capron, il s’agit de purger une peine de probation au cours de laquelle, par une rééducation inhumaine et totalitaire, le prisonnier est censé prendre pleinement conscience de sa culpabilité et demander pardon à la société, jusqu’à demander lui-même à être exécuté, la mort étant seule capable de l’absoudre de son crime, en fait de le délivrer de l’ignoble supplice qu’est devenue la justice des hommes.

Pour un premier roman, Amende honorable ne manque pas d’ambition : écrire dans le sang des condamnés la satire d’une société qui, pour avoir survécu aux déchirements fratricides d’une guerre civile, est prête à diluer son éthique dans toutes les compromissions pour purger la cité du mal qui fait vaciller ses fondations. On le voit, la fable n’est pas seulement politique, et – contre les échos médiatiques des dernières Présidentielles – fait résonner les voix plus profondes de la conscience et de la foi, du pardon et de la rédemption.

À l’image de Capitale, cité monstre du futur, la satire s’étage à tous les niveaux de la société : politique, judiciaire, médiatique, policier, carcéral, etc., et fournit au lecteur une vision panoptique de ce sombre avenir que notre présent inspire visiblement à l’auteur (même si par ailleurs il se défend de toute charge anti-Sarkozyste). La force du livre est d’être un texte polyphonique, une mosaïque de personnages qui incarnent des valeurs différentes et campent des positions dispersées autour du débat de l’amende honorable et plus largement de la question des libertés. À l’instar du débat télévisuel concluant la campagne présidentielle qui se joue à la fin du livre, et de l’issue de laquelle dépend le sort de la République, chaque personnage a le droit de se justifier durant un temps de parole équitable, sans qu’aucun jugement n’émane directement de l’auteur. En découle une pluralité de voix qui partagent avec le lecteur leurs motivations et leurs convictions, afin qu’il puisse saisir les dilemmes moraux auxquels les personnages sont confrontés, soit une galerie de portraits profondément habités par l’auteur, qui réussit à faire passer dans la narration la manière de s’exprimer propre à chacun.

Si à aucun moment l’auteur ne se permet de juger l’un de ses personnages, il est cependant clair, par l’empathie qu’il sait générer à propos de certains d’entre eux, qu’il se place du côté de la justice, et non de la vengeance, du droit, et non de la force, de la clémence, et non de la répression, de la confiance enfin, et non du cynisme. Ainsi, dans la perspective de la problématique rédemption de l’âme humaine, se redéfinissent les contours d’une morale chrétienne centrée sur sa valeur cardinale : le pardon, et potentiellement la grande force et la (seule) faiblesse du roman. Ainsi, les plus belles pages du livre sont celles qui livrent le lyrisme poignant d’un condamné à mort dont le seul crime aura été d’aimer une égoïste, ou d’un gouverneur de forteresse chargé de l’application de l’amende honorable que sa foi lui fait tenir en horreur : on touche dans ces pages à quelque chose de proche du sublime, en ce sens où les tourments de l’âme sont transcendés par un noble sentiment, d’autant plus noble qu’il est trempé dans la tristesse et le désespoir les plus sombres. Que cela soit l’amour ou la compassion, ce sentiment élève et déplace les conflits personnels sur une échelle des valeurs plus éthérée, à l’aune de laquelle tout jugement est avant tout compréhension. Mais ce haut sens moral que l’auteur entend défendre entre parfois en dissonance avec le reste du texte, comme par exemple dans le débat télévisuel entre politiques, trop consciencieux et appliqué par moments pour ne pas sentir le prêche boy-scout trop peu pragmatique pour être réaliste. Et pourtant cela passe, car – même quand la tension entre le sens moral et la triste réalité est maximale – l’auteur en est toujours conscient et atteint le juste équilibre par le point de vue d’un autre personnage. L’exercice reste maîtrisé.

La maîtrise est surtout une maîtrise de la langue : Julien Capron écartèle si bien cette dernière qu’il en fait naître une nouvelle, la sienne propre, élégante et contournée, aussi délicate par moments qu’archaïque par d’autres, répondant à une syntaxe et à un rythme particuliers, probables échos de l’expérience théâtrale de l’auteur. Le résultat, pour un premier roman, est impressionnant de cette maturité d’écriture nécessaire pour trouver sa voix. Mais un livre n’est pas seulement une voix, c’est aussi une construction : là aussi, Julien Capron étonne, notamment par des jeux typographiques au service d’un agencement didascalique des niveaux d’écriture, imprimant au texte clarté d’énonciation et (paradoxalement) économie de moyens. Ces jeux sont parfois sollicités pour la construction en parallèle de séquences dont l’intensité appelle un enchaînement rapide. Même si le résultat est parfois improbable, il est souvent plutôt convaincant.

La construction du roman est scandée par les horaires de l’ordre de Cluny, mimant ainsi symboliquement l’unité de temps du théâtre classique et conférant au livre, par la répétition des prières, la grâce propitiatoire des oiseaux noirs, mauvais augures sacrifiés à l’autel de l’espoir. Un grand talent en devenir.

  • Amende honorable, de Julien Capron, Flammarion, 23 €.

samedi 27 octobre 2007

Le Livre des merveilles du monde

« Igor est photographe. Il vit à Vevey. Il voyage. Au Mexique il rencontre Monica.
Après un orage, le réel prend à ses yeux une densité inconnue. Soudain le monde est irisé. »

Cette quatrième de couverture elliptique restitue bien la tonalité du premier roman de Célia Houdart, Les merveilles du monde (P.O.L), même s'il serait plus approprié de parler d'atonalité. L'écriture y est en effet blanche et impassible, déroulant avec le recul de l'objectif une succession d'instantanés saisis par un style neutre, comme par peur de briser le présent dans son éclosion. Le rendu est troublant et comme en photographie, parle plus par évocations et suggestions que littéralement, dans le phrasé de mots encerclant la réalité pour mieux la dire. Ici, l'écriture est absence, ou plutôt abandon, au monde et au pouvoir de l'image, comme si, du sujet de son propre livre, l'auteur est davantage le spectateur que le metteur en scène.

« Igor était d'une humeur très étrange. Depuis l'orage, tout se passait comme s'il ne percevait plus le monde qu'au travers des paillettes de verre qui irisaient la surface des meubles et des objets de chez lui. Il découvrait un réel prismatique, composé de souvenirs minces, miroitants, fugitifs, aussi peu visibles que des écailles de poisson sur le bord d'un évier. » P.97.

Cela laisse au lecteur le soin de s'emparer de ce court texte pour le faire vivre dans son imagination, au sens premier du terme. A défaut, il risque de passer à côté de cette invitation à la contemplation. Le Livre des merveilles du monde, le journal de voyage de Marco Polo, offert à Igor par un ami, donne son titre au livre et une clé pour sa compréhension et son appréhension : laisser le silence s'installer devant l'enchantement du monde sensible.

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